Résumé

Le concept récent de sécurité humaine s’émancipe du cadre étatique et militaire classique pour se centrer sur les individus.En dépit des critiques formulées tant à l’égard de ses fondements doctrinaux que de son application concrète, il permet d’éclairer les insécurités multisectorielles et interdépendantes qui menacent les personnes quotidiennement.

Développé au cours des années 1990, le concept de sécurité humaine défend une approche compréhensive de la sécurité. En dépit des critiques formulées tant à l’égard de ses fondements doctrinaux que de son application concrète, la sécurité humaine permet d’éclairer les nombreuses menaces multisectorielles qui mettent en péril la vie et le bien-être des individus.

L’individu menacé

Mentionnée pour la première fois en 1992 dans l’ Agenda pour la paix du Secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, la sécurité humaine s’inscrit dans un mouvement post-guerre froide d’élargissement et d’approfondissement de la notion de sécurité. En déterritorialisant la sécurité, ce nouveau concept dépasse le cadre étatique et militaire. Le Rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de 1994 en a donné une définition, largement diffusée et reprise depuis : « La protection contre les menaces chroniques, telles que la famine, la maladie et la répression et, d’autre part, la protection contre tout événement brutal susceptible de perturber la vie quotidienne ou de porter préjudice à son organisation dans les foyers, sur le lieu de travail ou au sein de la communauté. » Il en donne quatre caractéristiques : elle « relève d’un désir universel » ; ses « composantes sont interdépendantes » ; « il vaut mieux prévenir que guérir » ; elle « est axée sur les individus ».

Le rapport établit également sept sous-catégories : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, de la communauté et politique. Le concept a rapidement gagné en notoriété sur la scène internationale : création d’un Fonds des Nations unies finançant des programmes dans les secteurs de la sécurité alimentaire, de la santé et de l’éducation, d’un réseau pour la sécurité humaine par le Canada et la Norvège en 1999, puis, en 2001 sous l’impulsion du Japon, d’une commission des Nations unies co-présidée par Sadako Ogata et Amartya Sen. Dans son premier rapport, La Sécurité humaine maintenant, publié en 2003, la commission définit six domaines principaux : les individus victimes des conflits armés, les personnes en mouvement, la phase transitoire entre la guerre et la paix, la sécurité économique, la santé et l’éducation.

Pays nécessitant une aide extérieure pour couvrir leurs besoins alimentaires, mars 2018 

<p>Pays nécessitant une aide extérieure pour couvrir leurs besoins alimentaires, mars 2018&nbsp;</p>
 (voir commentaire ci-après)
Source : FAO, Global Information and Early Warning System on Food and Agriculture (GIEWS), www.fao.org/giews 

Commentaire : Le système mondial d’information et d’alerte rapide de la FAO surveille en permanence la sécurité alimentaire dans le monde. La carte montre qu’en Afrique, au printemps 2018, l’insécurité alimentaire touche 44,5 millions de personnes. L’absence généralisée d’accès à la nourriture se manifeste dans des pays de taille et/ou de population très importantes, où la violence est récurrente et les déplacés très nombreux : Nigeria, Niger, Tchad, Soudan du Sud, RDC, Éthiopie, Érythrée, Yémen avec 17 millions d’individus, et Corée du Nord. Le risque le plus élevé de famine se présente dans certaines régions appartenant à des États moins peuplés.

Enjeux de définition et d’application

En dépit de ce succès, de nombreux débats persistent. Deux conceptions opposent d’un côté les partisans d’une définition restreinte se focalisant sur l’objectif de « se libérer de la peur », de l’autre les défenseurs d’une vision élargie cherchant également à « se prémunir du besoin », objectifs tous deux définis dans le rapport du PNUD. Les premiers craignent le manque d’applicabilité d’une notion trop large et non opérationnelle, qui risque même de devenir contre-productive en diluant l’attention. Les seconds – une coalition de puissances moyennes, d’agences de développement et d’ONG selon Roland Paris – y ont au contraire recours pour promouvoir des agendas politiques divers liant politiques de développement et promotion des droits humains : signature de la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel en 1997, création de la Cour pénale internationale (CPI) en 1998. Le rapport à l’État est aussi controversé : alors qu’une définition compréhensive met en lumière la violence structurelle et la violence d’État, la conception restreinte s’appuie sur le renforcement de l’appareil étatique par le biais de l’usage de la norme et du maintien de la paix. Quand la sécurité humaine octroie un caractère d’urgence aux politiques de développement, l’intervention humanitaire en est un outil de promotion. C’est dans ce contexte qu’a été rendue possible l’élaboration du concept de responsabilité de protéger (responsibility to protect, ou R2P). Or, des travaux critiques, dont ceux de Mark Duffield, ont souligné l’utilité stratégique de la sécurité humaine pour légitimer l’ ingérence et pour perpétuer certains modes de gouvernance et d’intervention dans le Sud global, où le sous-développement est construit comme une menace à la stabilité internationale et à la sécurité du Nord. Une critique similaire est adressée au concept de résilience, particulièrement utilisé en matière d’adaptation aux catastrophes naturelles et aux changements climatiques et qui tend à faire porter le poids de cette adaptation sur les populations vulnérables.

Population potentiellement exposée aux catastrophes naturelles, 2015 

<p>Population potentiellement exposée aux catastrophes naturelles, 2015&nbsp;</p>
 (voir commentaire ci-après)
Source : Commission européenne, Joint Research Centre, Atlas of the Human Planet 2017 : Global Exposure to Natural Hazards, http://ghsl.jrc.ec.europa.eu  

Commentaire : Construit à partir de plusieurs sources, le graphique montre d’une part l’importance des populations exposées aux risques de catastrophes naturelles (6 milliards tous types confondus en 2015) et d’autre part son augmentation en 40 ans. La répartition par pays montre, pour certains, le cumul des risques pour une part importante de leur population (Philippines, Japon, Mexique : cyclones, séismes et éruptions volcaniques).

Insécurités multisectorielles

Malgré ces critiques, la sécurité humaine permet d’éclairer les insécurités multisectorielles qui menacent les individus dans leur quotidien. Elle fait également écho à l’aspiration d’émancipation développée par les théories critiques de la sécurité. Dans sa conception élargie, elle met en évidence non seulement les insécurités quotidiennes marginalisées par les études classiques de la sécurité, mais aussi leurs interdépendances dans une perspective globale et structurelle : menaces à la sécurité alimentaire dans ses différentes dimensions – accès, disponibilité, qualité, stabilité ; vulnérabilité aux catastrophes naturelles ; inégal accès aux soins médicaux ; enjeux de sécurité individuelle, touchant notamment des personnes en fonction de leur genre, de leur orientation sexuelle et/ou de leur appartenance religieuse ou ethnique. Ces différentes dimensions se retrouvent aujourd’hui dans les objectifs de développement durable (ODD) négociés à l’ONU en 2015 dans le cadre de l’ Agenda 2030.

Mortalité maternelle et densité de médecins, 2015 

<p>Mortalité maternelle et densité de médecins, 2015&nbsp;</p>
 (voir commentaire ci-après)
Source : Banque mondiale, https://data.worldbank.org 

Commentaire : Cette carte, qui met en rapport la mortalité maternelle dans le monde avec le nombre de médecins pour 1 000 habitants, témoigne des très fortes inégalités mondiales pour cette composante importante de la sécurité humaine. Partout où le nombre de médecins pour 1 000 habitants est inférieur à 1, la mortalité maternelle est élevée, atteignant les valeurs les plus élevées dans 10 pays africains (pouvant dépasser 1 %) et se situant, en 2015, entre 0,68 et 0,26 % dans la majorité des autres pays africains.

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