Résumé

La guerre a profondément changé de nature au cours de l’histoire, particulièrement au xxe siècle. Les conflits de puissance, opposant des armées d’États développés, ont quasiment disparu avec la mise en place d’un encadrement juridique qui limite le recours à la force par les gouvernements pour résoudre leurs différends. Cela n’empêche pas les dépenses militaires de croître, ni les grandes puissances d’intervenir dans des conflits locaux. Cette évolution va de pair avec une tendance à la privatisation de la guerre, dont l’émergence des sociétés de mercenariat est l’un des symptômes les plus spectaculaires.

La guerre est une lutte armée entre groupes sociaux, inscrite dans la durée et avec un but politique : résoudre un différend (idéologique, religieux, etc.), conquérir du territoire, s’approprier des ressources, etc. Dans la logique héritée de Clausewitz (xix e siècle), c’est l’aboutissement paroxysmique, mais naturel, des rivalités entre États ; elle résulte du jeu normal des rapports entre États puisqu’aucune autorité supranationale ne peut limiter la décision souveraine de l’un d’user de la force pour préserver ses intérêts. La paix, définie négativement comme la non-guerre, n’est qu’un état d’exception.

Cette conception européo-centrée de la guerre perçue comme un choc de puissances forcément rivales n’est plus pertinente aujourd’hui, tant les moyens militaires ont évolué, ainsi que son encadrement par des institutions collectives et le droit international. Si les guerres n’ont pas disparu, rares sont celles résultant encore exclusivement de l’affrontement entre des armées nationales.

La guerre encadrée par le droit

Des règles existent depuis l’Antiquité pour encadrer la conduite de la guerre (trêve olympique, etc.), mais ce n’est qu’au xvi e siècle que la notion de guerre juste s’est développé en Europe, grâce notamment à l’École de Salamanque et à Grotius. S’inspirant de Thomas d’Aquin (xiii e siècle), ils posèrent les bases du droit international, c’est-à-dire des règles définissant les raisons de faire la guerre (jus ad bellum) et la façon de la faire (jus in bello) : principe de proportionnalité dans l’usage de la force, respect des civils (et donc distinction entre civils et militaires), etc. Au départ coutumier, le droit de la guerre fut progressivement codifié par des traités internationaux. Après les conventions de La Haye (1899 et 1907), qui furent balayées par la première guerre mondiale, de nombreux textes et traités (dont les conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels) constituent aujourd’hui le fondement du droit international humanitaire protégeant les civils et les prisonniers, interdisant l’usage de la torture, prohibant certaines armes (biologiques en 1972, chimiques en 1993, à sous-munitions en 2008, etc.) ou certaines pratiques (enrôlement d’enfants-soldats en 1989, etc.).

En parallèle, ont été mises sur pied des institutions, qui n’évitent pas les guerres, mais tendent à les rendre illégitimes. Dès le congrès de Vienne (1815), les grandes puissances se sont accordées sur la nécessité de limiter le droit de recourir à la guerre. Le premier conflit mondial a ensuite servi de catalyseur par la réprobation qu’il a suscitée dans l’ opinion publique. Dépeint comme un effondrement moral et civilisationnel, il déboucha sur la création de la Société des Nations puis, après la seconde guerre mondiale, sur celle de l’ONU chargée d’assurer les conditions d’une sécurité collective globale. La guerre est une pratique qui ne se justifie que par l’auto-défense ou des décisions collectives (via le Conseil de sécurité) en cas de menace à la paix. La désapprobation quasi universelle de l’intervention de la coalition menée par les États-Unis en 2003, sans mandat onusien, en Irak, illustre cette évolution essentielle : pour être légitime, l’usage de la force requiert l’agrément de la communauté internationale.

Sophistication de l’armement

Alors même que les guerres interétatiques sont devenues rares, les budgets militaires des États ne cessent paradoxalement de croître, en particulier dans les pays émergents et les puissances régionales. La Chine a multiplié son budget militaire par dix depuis 1998, entraînant, dans la logique du dilemme de sécurité, une hausse significative chez ses voisins (Vietnam, etc.). La tendance est comparable dans le golfe Persique, en particulier en Arabie Saoudite, où les dépenses consacrées à l’achat d’armes auprès des grandes puissances servent autant au renforcement des capacités militaires qu’à des fins diplomatiques et d’influence. Car si les États ne se font plus directement la guerre, ils continuent à intervenir dans des conflits périphériques, bien qu’ils en maîtrisent de moins en moins les ressorts (Afghanistan, Syrie, Irak, Yémen, Mali, etc.).

L’envolée des dépenses militaires résulte aussi de la sophistication croissante de l’armement. Face au rejet de la guerre par les opinions publiques, le but des grandes puissances est dorénavant d’éviter des pertes dans leurs rangs (doctrine du zéro mort) grâce au perfectionnement des armes par le complexe militaro-industriel. Pendant des siècles, la technologie militaire a peu évolué et le facteur essentiel de victoire était le nombre d’hommes mobilisés. L’arrivée de la poudre à canon au xv e siècle, puis surtout la généralisation de l’aviation au xx e siècle changèrent radicalement la donne en permettant des bombardements massifs (y compris nucléaires en 1945). La mise au point de missiles balistiques et, plus récemment, de drones a achevé la révolution des affaires militaires : dorénavant, il est possible de participer à un conflit sans s’exposer et le nombre d’hommes importe peu. Le déploiement de robots tueurs, capables de décider de tuer en toute autonomie, soulève à présent des débats éthiques inédits.

Drones militaires, 2017

Sources : The Bureau of Investigative Journalism, www.thebureauinvestigates.com ; New America (World of Drones Database) ; UAV Global , www.uavglobal.com

Commentaire : Les États-Unis sont les principaux utilisateurs de drones militaires pour effectuer des bombardements. Depuis 2001, les attaques américaines ont été nombreuses en Afghanistan, et ce en dépit du manque d’information, mais aussi au Pakistan, au Yémen ainsi qu’en Somalie (graphique). En raison de l’opacité des gouvernements sur ce type d’attaques, des consortiums de journalistes rapportent les victimes de ces frappes à distance. Les États dotés de ces engins sont connus via les observateurs de cette industrie de pointe (carte).

Vers une privatisation de la violence ?

Cette évolution va de pair avec l’essor des sociétés de mercenariat (pudiquement nommées sociétés militaires privées), auxquelles les gouvernements (surtout occidentaux et russe) font appel pour intervenir dans les conflits sans y être directement exposés. Offrant un large éventail de services (allant du gardiennage au combat à l’arme lourde), elles tendent à privatiser la sécurité et à transformer la guerre en une activité marchande tout en profitant du flou juridique dans lequel elles opèrent, en dehors des traités internationaux définissant les obligations des combattants. Le fossé se creuse entre un Nord riche, surarmé et préservant sa population, voire déléguant la guerre à des armées privées, et un Sud où la dissémination de la violence semble rendre la vie des individus moins précieuse.

Victimes de groupes armés, 1989-2016

Source : UCDP Georeferenced Event Dataset Codebook Version 17.1, Department of Peace and Conflict Research, Uppsala University, http://ucdp.uu.se 

Commentaire : L’Uppsala Conflict Data Program recense les « événements » – soit les cas de violence qui entraînent la mort – à partir de sources multiples. Ces estimations peuvent ainsi parfois être inférieures à la réalité, tous les cas n’étant pas rapportés. Les cercles de la carte montrent le nombre de morts depuis 1989 suivant un maillage de 100 km de côté environ. Les zones les plus meurtrières se situent en Afrique (la bande centrale en particulier), au Moyen-Orient et en Afghanistan/Pakistan. D’autres zones de violence apparaissent, avec des totaux moindres ou plus localisés : Colombie, Pérou et Mexique, Philippines, Sri Lanka et sous-continent indien, Yémen, Caucase et Balkans.

Victimes de groupes armés, 1989-2016 

Source : UCDP Georeferenced Event Dataset Codebook Version 17.1, Department of Peace and Conflict Research, Uppsala University, http://ucdp.uu.se 

Commentaire : L’Uppsala Conflict Data Program recense les « événements » – soit les cas de violence qui entraînent la mort – à partir de sources multiples. Ces estimations peuvent ainsi parfois être inférieures à la réalité, tous les cas n’étant pas rapportés. Ces graphiques montrent la chronologie du nombre de morts dans les États où plus de 10 000 morts ont été répertoriés depuis 1989. On remarque l’ampleur du génocide rwandais (1994). Certains États présentent de nombreux morts tout au long de la période (Soudan, Somalie, Inde, Afghanistan) ; d’autres conflits semblent a priori résolus (Angola, Bosnie, etc.), quand d’autres sont plus récents (Nigeria, Yémen ou Syrie).

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Citation

« Transformations de la guerre » Espace mondial l'Atlas, 2018, [en ligne], consulté le 10 janvier 2020, URL:
https://espace-mondial-atlas.sciencespo.fr/fr/rubrique-(in)securites/article-4A02-transformations-de-la-guerre.html

Références

  1. Andréani Gilles et Hassner Pierre (dir.), Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2013 [2e éd.].
  2. Angstrom Jan et Widen Jerker, Contemporary Military Theory : The Dynamics of War, Londres, Routledge, 2015.
  3. Black Jeremy, A Century of Conflict : War, 1914-2014, Oxford, Oxford University Press, 2015.
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  5. Chapleau Philippe, Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre : des mercenaires aux sociétés militaires privées, Paris, Vuibert, 2011.
  6. David Charles-Philippe, La Guerre et la Paix. Approches et enjeux de la sécurité et de la stratégie, Paris, Presses de Sciences Po, 2013 [3e éd.].
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