Résumé

Historiquement, la paix a essentiellement été étudiée par le biais de ses traités. À partir des années 1950, les études de la paix (peace studies) réinterprétent la définition de la paix et de la violence : il ne s’agit plus de considérer la paix comme la simple absence de conflit mais de dénoncer les inégalités sociales et économiques qui mettent en péril une forme plus compréhensive de paix.

Historiquement, la paix a essentiellement été étudiée par le biais de ses traités : traités de Westphalie (1648) qui concluent la guerre de Trente Ans et établissent le système international fondé sur la coexistence des États souverains, traité de Vienne (1814) qui institue le concert des nations, traité de Versailles (1919) ratifié entre la France et l’Allemagne après la première guerre mondiale, etc. Ce n’est qu’au cours des années 1950 que se sont développées les études de la paix (peace studies). Elles ont réinterprété la définition de la paix et de la violence et ont inspiré une série d’outils d’intervention, toujours en application aujourd’hui.

Étudier la paix

Alors que Montesquieu fait état des mécanismes pacificateurs du commerce dans De l’esprit des lois (1748), Kant énonce, dans son Essai sur la paix perpétuelle (1795), différentes conditions nécessaires à la réalisation d’une paix perpétuelle entre républiques, fondée sur la raison universelle et l’ institutionnalisation des interactions entre États. Réinterprétées par la suite, notamment dans le cadre des théories sur la paix démocratique (paix libérale), ces considérations soulignent la longue histoire de la pensée philosophique et religieuse en matière de paix. Pourtant, c’est avant tout le conflit que la recherche scientifique a tenté d’expliquer.

Inspirés par une volonté normative de promouvoir la paix, les premiers travaux sur la paix entrepris aux États-Unis et en Europe pendant les années 1950 se sont, dans un premier temps, concentrés sur l’analyse systématique de la guerre. À la croisée de plusieurs disciplines, ils s’appuyaient sur une démarche scientifique positiviste dans le but notamment de légitimer leurs travaux discrédités auprès de l’école réaliste dominant les relations internationales et qui les associaient à l’idéalisme de l’entre-deux-guerres.

La création de l’ International Peace Research Institute of Olso (PRIO, 1959), du Journal of Peace Research (1964) et du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI, 1966) marque l’institutionnalisation de ce champ de recherche. Souvent lié, non sans controverses, aux mouvements pacifistes de non-violence, il s’est considérablement élargi depuis, tant sur le plan méthodologique que thématique, brouillant les frontières avec d’autres champs de recherche comme les études critiques de la sécurité. Les travaux de Johan Galtung et le développement des concepts de paix positive et de violence structurelle restent ses contributions les plus notables.

Paix positive et violence structurelle

Dans l’éditorial du premier numéro du Journal of Peace Research, Galtung présente le caractère binaire de la paix : paix négative, soit « l’absence de violence, l’absence de guerre », et paix positive, soit « l’intégration de la société humaine ». La définition de cette dernière évoluera en parallèle de la reconceptualisation de la violence. En réponse aux critiques marxistes exprimées pendant la guerre du Vietnam en faveur d’un champ d’étude plus radical et ancré, Galtung a reformulé les fondements de la recherche sur la paix en commençant par la violence (physique et psychologique). Il distingue la violence personnelle, intentionnelle ou non intentionnelle de la violence structurelle (ou indirecte), manifeste ou latente. Intrinsèquement liée à l’injustice sociale, la violence structurelle est « intégrée dans la structure et se manifeste sous la forme d’un pouvoir inégal et, par conséquent, d’une inégalité des chances dans la vie ». De là découle une nouvelle définition de la paix positive en tant que justice sociale. Dans une telle perspective, les politiques sociales d’éducation et de santé sont tout aussi, voire plus, importantes pour la réalisation de la paix que les politiques militaires.

Dépenses militaires et dépenses pour l’éducation, 2012-2016 

Source : Banque mondiale, banquemondiale.org

Commentaire : Ce nuage de points met en regard les dépenses publiques pour l’éducation (en abscisses) avec celles pour le militaire (en ordonnées), les deux dépenses étant exprimées en part du PIB. Les données ne sont disponibles que pour une centaine d’États – ce qui exclut par exemple la Chine, le Nigeria ou l’Égypte – et l’on voit que, dans l’ensemble, les dépenses pour l’éducation représentent environ le double de celles pour l’armée. Certains pays dépensent plus pour le secteur militaire que pour le secteur éducatif (Azerbaïdjan, Pakistan, Russie, Jordanie, etc.) alors qu’à l’opposé, les pays scandinaves paient au moins cinq fois plus pour l’éducation que pour le militaire.

L’essentiel n’est donc plus de considérer la paix comme la simple absence de conflit, mais de dénoncer les inégalités sociales et économiques qui mettent en péril une forme plus compréhensive de paix et les discours sécuritaires qui désignent des boucs émissaires (migrants, chômeurs, minorités marginalisées, etc.) au détriment d’une réflexion sur les causes structurelles de la violence. L’idée d’interdépendance entre les différentes formes d’inégalités et dediscriminations, mise en évidence par le concept d’ intersectionnalité, complète cette réflexion en démontrant la pluralité des structures de domination et les effets combinés des inégalités de genre, de classe, de race et de celles relatives à l’âge, au handicap ou à l’orientation sexuelle.

Absence de corrélation systématique entre migrations, chômage et criminalités, 2017

Sources : Nations unies, division Population, www.un.org ; Banque mondiale, www.banquemondiale.org ; Institute for Healt h Metrics and Evaluation (IHME), Global Burden of Disease Study 2016 Results, www.healthdata.org  

Pérenniser la paix

En 1976, Galtung proposait trois méthodes pour maintenir la paix : l’approche dissociative (maintien de la paix ou peacekeeping), la méthode du règlement (pacification ou peacemaking) et l’approche associative (édification de la paix ou peacebuilding). Réappropriées par l’ ONU, ces notions sous-tendent encore les politiques d’intervention actuelles. La paix est souvent au cœur du discours interventionniste, notamment dans une perspective de paix démocratique. Partant du constat empirique que les États libéraux n’entrent pas en guerre entre eux, Michael Doyle énonce trois piliers – économique, institutionnel, idéologique – qui expliquent la paix entre démocraties libérales. Critiquées depuis, les théories de la paix libérale restent des instruments clés dans la justification de certaines interventions internationales.

Si les débats persistent sur la définition de la paix, les interdépendances entre sécurité, droits humains, développement économique et justice sociale sont établies. Alors que les négociations de paix persistent à exclure un grand nombre de parties prenantes, en premier lieu les femmes, une approche inclusive de la paix semble donc plus cohérente avec l’objectif de pérennisation de la paix définie à l’ ONU en marge de son Agenda 2030 du développement durable.

Participation des femmes aux négociations d’accords de paix, 1992-2011

Source : ONU Femmes, Women’s Participation in Peace Negotiations : Connections between Presence and Influence, 2012, www.unwomen.org  

Commentaire : ONU Femmes a publié un rapport en 2012 (Women’s Participation in Peace Negotiations : Connections between Presence and Influence) qui utilise un échantillon de 31 négociations de paix pour évaluer la part des femmes qui participent à ces processus. Cette place est très faible jusqu’à la fin des années 2000 (autour de 10 % parmi les négociatrices, signataires et témoins) et nulle avant 2008 parmi les médiatrices en chef. Les cas de négociations retenus pour la fin de la période (2008-2011) montrent une amélioration : la part des femmes variant de 20 à 30 % selon les cas et selon les fonctions.

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