Résumé

L’accroissement tendanciel et complexe des inégalités de revenus depuis les années 1980 est marqué par une forte disparité des degrés d’inégalité entre et au sein des pays, y compris lorsque ceux-ci ont des niveaux de développement semblables. Si l’extrême pauvreté a fortement diminué, la pauvreté relative se maintient, tandis que les richesses se concentrent entre les mains d’une minorité d’individus. La nécessité de lutter contre les inégalités fait l’objet d’une prise de conscience croissante de la part des institutions internationales et des gouvernements. L’essor des privatisations et de l’évasion fiscale limite cependant les capacités de redistribution des États.

Accroissement tendanciel des inégalités

Si les inégalités entre populations revêtent de multiples aspects (conditions de vie, accès aux biens publics mondiaux), l’évolution des inégalités de revenus dans le monde occupe une place centrale et controversée dans le débat sur la mondialisation.

Les inégalités internationales (i.e. entre États) se mesurent par les écarts entre PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) et se distinguent selon qu’elles sont ou non pondérées par la population de chaque État. Non pondérées, elles n’ont cessé d’augmenter depuis le début du xix e siècle du fait de l’enrichissement plus important des pays et populations les plus riches. Pondérées, les inégalités internationales augmentent fortement à partir des années 1850, se stabilisent à partir des années 1950 et surtout 1980, et diminuent légèrement à partir des années 2000. Certains pays dits en développement (PED) ont en effet rattrapé les pays riches : les « nouveaux pays industrialisés » (Corée du Sud, Taïwan, Singapour) et les pays à bas salaire et à forte capacité technologique (Chine, Inde). D’autres PED ont rejoint les pays pauvres, creusant les écarts entre pays riches et pays les moins avancés (PMA).

Inégalités internes et globales

Les inégalités internes aux sociétés (mesurées par l’ indice de Gini) ont sensiblement diminué durant la première moitié du xx e siècle, avant d’augmenter de façon contrastée dans plus de la moitié des pays. La mondialisation a dynamisé la croissance mais accru les inégalités dans les pays du Sud et en Chine, ainsi que les inégalités de genre. L’absence de transferts sociaux redistributifs et l’internationalisation du marché du travail conduisent à un biais en faveur du travail qualifié et à une mise en concurrence mondiale croissante des bas salaires. Dans les pays riches, les inégalités se sont tassées durant les Trente Glorieuses (1945-1975) avant de s’accroître depuis les années 1980 en raison d’une forte croissance des hauts revenus, d’une concentration accrue des revenus du capital, d’une réduction des taux d’imposition (divisés par deux aux États-Unis et au Royaume-Uni) et d’une augmentation des prestations sociales inférieure à celle des salaires réels.

L’inégalité globale (ou mondiale) mesure les inégalités entre individus au sein de la population mondiale à l’aide d’un indice de Gini mondial et s’apparente à la combinaison des inégalités internationales pondérées et des inégalités internes. Selon la World Inequality Database, depuis les années 1980, les 1 % les plus riches ont deux fois plus bénéficié de la croissance des revenus que les 50 % les plus pauvres, dont les revenus ont néanmoins progressé (notamment en Chine et en Inde). Les revenus des 49 % intermédiaires ont en revanche stagné, voire baissé. Ces inégalités globales ont le plus progressé en Russie, en Inde, aux États-Unis et en Chine, sont restées fortes au Moyen-Orient, au Brésil et en Afrique subsaharienne, et plus modérées en Europe.

Inégalités de revenus : des trajectoires divergentes, 1980-2016

Source : World Inequality Database, http://wid.world 

Commentaire : Ces courbes montrent la part du revenu que possèdent les tranches les plus aisées de la population de quelques États ou régions entre 1980 et 2016. Les inégalités sont plus fortes au Sud (au Moyen-Orient, en Afrique ou encore au Brésil) – où les 10 % les plus riches concentrent plus de la moitié de la richesse nationale – qu’en Europe. Sur la période, les inégalités s’aggravent nettement en Inde, qui a rejoint le niveau du Brésil en 2016, en Chine et, dans une moindre mesure, aux États-Unis.

Pauvreté relative et ultra-concentration des richesses

Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a diminué des deux tiers depuis le début des années 1990, mais 700 millions de personnes vivent avec moins de 1,90 dollar par jour en 2015, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. La pauvreté n’épargne pas non plus les pays riches, dont les modèles sociaux sont ébranlés par une crise qui touche d’abord les plus démunis et atteint de nouvelles catégories sociales (travailleurs pauvres, familles monoparentales, jeunes, etc.). Les États-Unis sont l’un des pays développés où la pauvreté est la plus étendue et progresse depuis le début des années 2000.

Indice de pauvreté multidimensionnelle, 2005-2015

Source : S. Alkire et U. Kanagaratnam, « Multidimensional Poverty Index-Winter 2017-2018: Brief Methodological Note and Results », Oxford Poverty and Human Development Initiative, University of Oxford, « OPHI Methodological Notes 45 », 2018.

Commentaire : Cet indice de pauvreté est composite : une valeur unique est calculée pour chaque pays en combinant dix critères qui considèrent le cumul des privations en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie ; mais pour les seuls pays dits « du Sud », a priori plus affectés par la pauvreté. L’Inde présente les effectifs les plus importants – plus de 600 millions d’individus – alors que la prévalence (part de la population) est forte en Afrique subsaharienne (du Burkina Faso à la Somalie surtout).

L’évolution la plus notable en matière d’inégalités concerne l’enrichissement massif d’une part égale à 1 % de la population. D’après Oxfam, les huit premières fortunes mondiales, toutes masculines, détiennent en 2017 autant de richesses que les 3,6 milliards d’individus les plus pauvres. Selon le Credit Suisse Research Institute, 1 % des personnes les plus riches détiennent plus de la moitié de la fortune mondiale des ménages.

Les milliardaires selon Forbes, 1999-2018

Source : Forbes, www.forbes.com/billionaires 

Commentaire : Cette planche rapporte le profil des milliardaires dans le monde. Selon le magazine Forbes, leur nombre a été multiplié par 5 en 20 ans. Ils sont plus de 2 000 en 2018, très majoritairement des hommes (à 90 %) et des personnes âgées (les trois quarts ont entre 50 et 80 ans). Les industries « dématérialisées » telles que les services et la vente, les télécoms ou la finance, les banques ou les assurances constituent principalement les secteurs d’activité à l’origine de cette concentration de richesse.

Branko Milanović montre que quatre cinquièmes des inégalités de revenus à l’échelle de la planète sont liés au pays et, dans une moindre mesure, au groupe social dans lequel un individu naît ; et seulement un cinquième à la conjoncture économique, au mérite personnel ou à la chance, ce qui suscite une aspiration parmi les populations de pays pauvres à migrer vers les pays riches.

L’essor des privatisations dans les pays riches et émergents a probablement réduit les capacités d’action des États en matière de lutte contre les inégalités, notamment en Chine et en Russie. Cette diminution du patrimoine public et l’ évasion fiscale limitent leur capacité à réguler l’économie et à redistribuer les revenus, et donc à contenir les inégalités.

Dans les pays développés, les impôts et transferts directs réduisent d’environ un tiers les inégalités de revenus. La redistribution budgétaire est en revanche plus restreinte dans les pays en développement en raison de choix politiques alternatifs, d’une fiscalité et de dépenses plus faibles et moins progressives. Alerté par les conséquences néfastes de trop fortes inégalités sur la croissance économique, le FMI suggère de mettre en place des impôts sur la fortune, des dispositifs de fiscalité verte, de taxer davantage les revenus du capital et de la propriété immobilière, de renforcer et universaliser les mécanismes de protection sociale et d’investir dans l’éducation, la santé et l’égalité genrée.

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