Résumé

Avec les objectifs de développement durable (ODD), le développement est aujourd’hui au centre de l’agenda mondial. Au fil du temps, des sens différents ont été donnés à ce terme : d’abord synonyme de croissance, il se fait aujourd’hui durable ou/et humain, tandis que des acteurs et universitaires proposent des alternatives à la notion même de développement, considérée comme relevant d’un discours de domination.

Lors de son discours d’investiture en janvier 1949, le président étatsunien Harry S. Truman présente une nouvelle façon d’interpréter le monde. Alors que la guerre froide s’intensifie et que montent des revendications indépendantistes dans nombre de territoires sous domination coloniale, il évoque une nouvelle lecture du développement, envisagé à partir de « l’amélioration et la croissance des régions sous-développées ».

Une problématique au cœur de l’agenda mondial

Au fur et à mesure que sont créées des institutions dédiées (Association internationale de développement au sein de la Banque mondiale, Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement [CNUCED], Programme des Nations unies pour le développement [PNUD], Banques régionales de développement, Comité d’aide au développement de l’OCDE) et que des acteurs s’en emparent, la notion de développement s’inscrit sur l’agenda international. Elle se retrouve marginalisée durant la décennie 1980 du fait des programmes d’ ajustement structurel, avant d’être réduite à la lutte contre la pauvreté, nouveau slogan des institutions financières internationales (IFI) à partir des années 1990. Même si la mort du développement est proclamée, la problématique revient en force dans les débats mondiaux, à l’occasion de la Déclaration du Millénaire et de l’élaboration des huit objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) en 2000, puis des objectifs de développement durable (ODD) en 2015. Parallèlement, la multiplication des acteurs de l’ aide au développement (nouveaux donateurs, pays émergents, fondations privées, banques, fonds d’investissement) et l’existence d’un discours alternatif qui sous-tend la coopération Sud-Sud (présentée comme un partenariat horizontal) renouvellent la question de la coopération pour le développement : se succèdent les conférences, les sommets, les forums et les débats – Monterrey (2002), Paris (2005), Accra et Doha (2008), Addis-Abeba (2015) – sur le financement de l’aide, son efficacité, son appropriation par les acteurs locaux, son harmonisation, sa gouvernance.

Entre croissance et développement humain et durable

Cette très brève mise en perspective historique ne dit rien des significations du développement dans le temps et l’espace. D’abord saisi par le produit intérieur brut (PIB), indicateur (de comptabilité nationale au départ) élaboré au cours des années 1940, le développement est considéré comme un quasi- synonyme de croissance. À l’instar des analyses de Rostow, universitaire et conseiller de deux présidents étatsuniens, John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson, il est envisagé dans une perspective évolutionniste, ethnocentrée et nationale : les sociétés se moderniseraient en passant par cinq étapes de croissance économique. Cette vision linéaire strictement économiste est bousculée durant les années 1970, du fait, notamment, de l’irruption des préoccupations environnementales. À l’écodéveloppement, qui fait son apparition à la conférence des Nations unies sur l’ environnement (Stockholm, 1972) et dont le sens pourrait paraître trop subversif, se substitue le développement durable, expression proposée par le rapport de la commission Brundtland (1987) et suffisamment ambivalente pour se diffuser.

Indice de développement humain, indice de développement de genre et empreinte écologique

Sources : PNUD, http://hdr.undp.org ; Global Footprint Network, National Footprint Accounts 2018 Edition, www.footprintnetwork.org 

Commentaire : L’IDH considère l’espérance de vie, l’éducation et les revenus. Il est le plus bas en Afrique subsaharienne (centrale surtout) et le plus haut en Europe (du Nord notamment). L’indicateur appliqué aux inégalités de genre (femmes/hommes) présente une géographie similaire hormis au Moyen-Orient et en Asie du Sud, où la situation est mauvaise. L’empreinte écologique indique une consommation soutenable en Afrique (Nord et Sud exceptés) et en Asie du Sud mais un épuisement extrême des réserves dans le Golfe et en Amérique du Nord.

Non seulement le développement est désormais pensé en lien avec d’autres thématiques, mais son référent évolue également : le PNUD, en créant l’ indice de développement humain (IDH), invite à se préoccuper du développement de l’ individu et pas uniquement de celui de l’ État (l’invention de la sécurité humaine, quelques années plus tard par ce même acteur, n’est pas sans rappeler cette innovation). Les ODD soulignent les limites de ces logiques d’approfondissement et d’élargissement à d’autres problématiques : les 17 ODD, les 169 cibles associées et les quelque 300 indicateurs annoncés donnent une vision éclatée/fragmentée du développement, comme si la prise en compte de la complexité craquelait l’unité du concept. De plus, malgré les efforts de sophistication, le lien entre développement et croissance continue de dominer la représentation du concept chez de nombreux acteurs.

Principaux indicateurs de développement (ou utilisés comme tels)

Source : synthèse des auteurs d’après les sites institutionnels des organisations.

Commentaire : Cette chronologie rappelle quand sont apparus les principaux indicateurs de développement des organisations internationales qu’il conviendrait de replacer dans le contexte historique et institutionnel. La Banque mondiale calcule traditionnellement des indicateurs monétaires, puis le PNUD propose des classements davantage orientés sur les individus (développement dit « humain ») et toujours l’ONU, avec ses objectifs dits « du Millénaire » puis « de développement durable », tente d’évaluer les progrès.

La faible lisibilité des indicateurs (du fait de leur complexité et/ou d’une géographie finalement assez proche de celle du PIB) et la diffusion du développement humain et/ou durable à des acteurs aussi divers que les militants écologistes, les acteurs financiers et les organisations internationales amènent à déplacer la réflexion. Au cours des années 1980, un courant d’universitaires et d’acteurs, parfois appelé postdéveloppement, défend l’idée que le développement serait un discours de domination du Nord, une croyance occidentale. En rejetant le paradigme du développement et en incitant à penser en dehors de celui-ci, ce courant va plus loin que l’École de la dépendance qui, au cours des années 1970, dénonçait « le développement du sous-développement ». De manière moins radicale, mais en effectuant un pas de côté, des réflexions sur le bien-être, le bonheur, le mieux vivre, le buen vivir se multiplient. Elles suscitent aussi la création d’indicateurs dont certains, malgré leurs limites, renouvellent les données utilisées (par exemple l’opinion des individus dans le World Happiness Report ou l’importance de l’écologie dans le Happy Planet Index).

Exemples d’indicateurs alternatifs : bien-être, bonheur

Sources : World Happiness Report 2018, http://worldhappiness.report ; New Economics Foundation, Happy Planet Index, http://happyplanetindex.org 

Commentaire : Ce sont des indicateurs alternatifs de développement produits par des acteurs non gouvernementaux. Le premier, le Happy Planet Index, intègre la dimension écologique et montre une situation favorable en Amérique latine et dans quelques pays d’Europe et d’Asie du Sud-Est. Le second, le Happiness score, compile les résultats de sondages auprès des populations sur de très nombreux thèmes. Le bien-être est dans ce cas perçu comme élevé sur le continent américain, en Europe de l’Ouest et en Océanie, mais bas en Afrique subsaharienne.

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Citation

« Développement » Espace mondial l'Atlas, 2018, [en ligne], consulté le 11 mars 2020, URL:
https://espace-mondial-atlas.sciencespo.fr/fr/rubrique-contrastes-et-inegalites/article-1A02-developpement.html

Références

  1. Commission mondiale sur l’environnement et le développement, Notre avenir à tous, 1987.
  2. Frank André-Gunder, Le Développement du sous-développement. L’Amérique latine, Paris, Maspero, 1970.
  3. Hugon Philippe, « Du bilan mitigé des Objectifs du Millénaire pour le développement aux difficultés de mise en œuvre des Objectifs de développement durable », Mondes en développemen t, 174 (2), 2016.
  4. Olivier de Sardan Jean-Pierre, Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social, Paris, Karthala, 1995.
  5. Rist Gilbert, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 2015 [4 e éd.].
  6. Rist Gilbert, La Tragédie de la croissance, Paris, Presses de Sciences Po, 2018.
  7. Rostow Walt Whitman, Les Étapes de la croissance économique. Un manifeste non communiste, Paris, Economica, 1997 [3 e éd.].
  8. Severino Jean-Michel, « Vers des objectifs mondiaux pour la globalisation », CERISCOPE Pauvreté, 2012.

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