Résumé

La dimension androcentrique et hétéronormative de la mondialisation contemporaine est largement négligée. Pourtant, de multiples clivages sociaux et rapports de pouvoir sont imbriqués et contribuent à fabriquer les identités : genre, classe, race, sexualité, religion, etc. Les mobilisations féministes et en faveur des minorités sexuelles se sont déployées à l’échelle transnationale depuis la fin du xixe siècle, tandis que les flux migratoires, les inégalités ou les violences comprennent des aspects genrés et sexués.

Les réflexions sur le genre, le corps et les minorités sexuelles mettent au jour les dimensions androcentrique et hétéronormative de la mondialisation contemporaine. Les travaux récents sur l’ intersectionnalité soulignent la simultanéité et l’imbrication de différents types de discriminations et de rapports de domination liés au genre, à la classe, à la race, à la sexualité, à la religion, etc.

Trans- et internationalisation des mobilisations

Largement oubliée des révolutions du droit civil (XVII e -XVIII e siècles), l’émancipation des femmes devient une cause de mobilisation à la fin du XIX e siècle en Europe et en Amérique, où les premières associations féministes revendiquent le droit de vote, l’accès à l’université ou à certaines professions réglementées.

Droit de vote des femmes et représentation des femmes dans les parlements, 1893-2018

Source : Union interparlementaire, http://archive.ipu.org 

Commentaire : La base de données de l’Union interparlementaire (organisation internationale des parlements créée en 1889) permet de suivre la lutte des femmes pour leurs droits politiques. L’obtention du droit de vote s’étend de 1893 (Nouvelle-Zélande) à 2015 (Arabie Saoudite), avec 56 États avant la seconde guerre mondiale (une partie des Amériques, de l’Europe et la Russie), une extension à l’ensemble des Amériques et de l’Europe ainsi que l’Inde et la Chine de 1939 à 1960 (89 États), et enfin au reste du monde (66 États). Leur éligibilité est en général plus tardive et leur présence dans les parlements nationaux loin d’atteindre la parité (seulement 3 pays, dont 61 % au Rwanda). Elles ne dépassent les 30 % que dans 48 pays, les 138 autres parlements comptant de 29 à 1 % de femmes (Oman).

À partir des années 1960, les mouvements de libération s’intensifient et se déploient sur tous les continents, luttant pour de nouveaux droits (sexuels et reproductifs, égalité salariale, etc.), avec le soutien d’institutions régionales (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes [CEPAL], Parlement européen, Cour européenne des droits de l’homme [CEDH]) et internationales. L’ONU fait adopter la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979), organise plusieurs conférences internationales sur les femmes, de Mexico (1975) à Beijing (1995), et inclut le genre dans ses programmes (gender mainstreaming).

La libération sociale et sexuelle des années 1960 et 1970 amorce aussi une déstigmatisation progressive des minorités sexuelles passant par la dépénalisation de l’homosexualité, la lutte contre l’homophobie et l’interdiction des discriminations (âge du consentement, accès à l’armée, aux églises, etc.). La juridicisation à l’œuvre au cours des années 1980 et 1990 institutionnalise et transnationalise le militantisme LGBT+, dans un contexte marqué par les ravages du sida. Fondée en 1978, l’International Lesbian and Gay Association (ILGA) est dotée d’un statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations unies (1993 puis 2011), tandis que l’Organisation mondiale de la santé retire l’homosexualité de la liste des maladies mentales (1990) et que le Parlement européen, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) contribuent à la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à la reconnaissance de nouveaux droits (union civile, autorité parentale, adoption pour les couples de même sexe, transsexualité, intersexualité, etc.).

Reconnaissance et protection de l’homosexualité, 2018

Source : Association internationale des personnes lesbiennes, gays , bisexuelles, trans et intersexes, https://ilga.org 

Commentaire : Depuis 40 ans, l’ONG ILGA fédère les organisations nationales et locales d’information et de plaidoyer pour l’application des droits des personnes LGBTI. Ces deux cartes, réalisées à partir de leurs données, montrent d’importantes différences de législation et de protection dans les pays où l’homosexualité est légale. C’est essentiellement en Europe, en Amérique du Nord et dans certains pays d’Amérique du Sud que ces droits sont les plus larges (union civile, mariage et adoption) et les plus protégés (notamment dans le cadre de la lutte contre les crimes de haine ou d’incitation à la haine).

Criminalisation de l’homosexualité, 2018

Source : Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes, https://ilga.org 

Commentaire : Depuis 40 ans, l’ONG ILGA fédère les organisations nationales et locales d’information et de plaidoyer pour l’application des droits des personnes LGBTI. Cette carte, réalisée à partir de leurs données, témoigne de la très inégale répartition mondiale du respect de ces droits. L’homosexualité est légale dans 63 % des pays et territoires mentionnés et pénalisée dans 37 % d’entre eux (Moyen-Orient, Afrique et certains États d’Asie), avec des peines allant de la prison à la peine de mort (dans 13 pays).

Circulations et interactions globales

L’essor des migrations comprend une dimension genrée et sexuelle, déjà présente durant la colonisation et qui se déploie désormais par la mondialisation des femmes migrantes, du travail domestique (employées de maison, gardes d’enfants, aides-soignantes, etc.), du travail du sexe, de l’économie gay (pink dollar), du tourisme LGBT+ et de l’ internet queer.

La mondialisation s’incarne aussi dans la persistance d’écarts entre hommes et femmes en termes de rémunération du travail, de temps partiels imposés, d’emploi informel, de temps quotidien consacré aux soins et travaux domestiques non rémunérés, etc. environnementales, la déscolarisation, le viol comme arme de guerre, etc.

Les femmes continuent de subir inégalités et violences de genre telles que les avortements sélectifs, les mariages forcés, les violences conjugales et les crimes d’honneur, la primauté de la résidence virilocale, le harcèlement, les pénuries alimentaires, les corvées d’eau, les pollutions environnementales, la déscolarisation, le viol comme arme de guerre, etc.

Écarts de participation entre les femmes et les hommes sur le marché de l’emploi, 1991-2018

Source : Organisation internationale du travail, www.ilo.org 

Commentaire : Réalisé à partir des données de l’OIT, ce graphique classe les régions en fonction de l’écart de participation à l’emploi (travail recensé, à temps partiel ou complet) entre hommes et femmes. Au niveau mondial, 50 % des femmes travaillent, contre 80 % des hommes. Cette moyenne masque des situations régionales contrastées. L’écart est maximal en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie du Sud où les femmes, de façon assez stable dans le temps, travaillent peu (3 à 4 fois moins que les hommes). À l’opposé, l’écart entre les hommes et les femmes est moindre – entre 10 et 15 % cependant – en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique subsaharienne.

Femmes sur le marché de l’emploi, 2018

Source : Organisation internationale du travail, www.ilo.org 

Commentaire : Les données de l’OIT permettent de croiser les niveaux de compétence des femmes au travail selon les niveaux de revenu des pays. Ce graphique ne montre que la répartition des femmes sur le marché de l’emploi selon leur niveau de compétence ; les hommes ne sont pas représentés. Dans les pays à faibles revenus, les femmes occupent peu les postes de professions intellectuelles ou d’encadrement : elles sont moins de 3 %, alors que les hommes en occupent le double (ce n’est pas montré dans le graphique). À l’opposé, dans les pays à hauts revenus, près de 40 % d’entre elles occupent des emplois à haut niveau de compétence, ce qui est plus que les hommes (37 % d’entre eux occupent ces postes).

À rebours du féminisme classique anticipant des sororités transnationales, les féminismes critiques afro-américains (Black feminism) et latino-américains (notamment décoloniaux) considèrent que la mondialisation néolibérale repose sur l’intersectionnalité des rapports de domination, qui fait s’imbriquer le genre, le sexe, la classe, la race, l’ ethnicité ou la nationalité, sans que les mobilisations d’émancipation ne convergent pour autant. L’accumulation primaire de capitaux et de ressources est ainsi favorisée par la colonisation de l’Amérique par l’Europe au xv e siècle, le travail forcé des populations autochtones et africaines, les violences à l’encontre des femmes, tant dans les colonies qu’en métropole, ou encore la division sexuelle du travail cantonnant les femmes dans le travail reproductif et la sphère familiale.

Ces réflexions rejoignent celles sur les transformations du processus d’identification sexuelle. La thèse d’une bicatégorisation du monde (hétéro- vs homo-normativité, mâle vs femelle, etc.), s’imposant en Europe et en Amérique à la fin du xix e siècle et se diffusant avec la colonisation, se heurte aux récentes découvertes scientifiques sur la part du continuum et de la variabilité intracatégorielle par rapport au dimorphisme entre les sexes. L’expérience coloniale a en revanche contribué, dans de nombreux cas, à réprimer des pratiques sexuelles minoritaires préexistantes, y compris dans des sociétés n’ayant pas été colonisées mais fortement influencées par la « modernité » occidentale. Depuis les années 2000, l’intégration des minorités sexuelles dans certains pays auparavant hostiles est brandie en étendard d’une démocratie progressiste – quand bien même les droits des minorités n’y seraient pas systématiquement respectés (pink-washing). L’homophobie et le sexisme sont essentialisés en tant que pratiques culturelles inhérentes à certaines zones géographiques (d’où une ethnicisation de l’homosexualité, la stigmatisation de certaines populations migrantes et la résurgence de mouvements anti-féministes et anti-LGBT+).

Mots-clés

Citation

« Genre et sexualité » Espace mondial l'Atlas, 2018, [en ligne], consulté le 15 mars 2021, URL:
https://espace-mondial-atlas.sciencespo.fr/fr/rubrique-contrastes-et-inegalites/article-1A06-genre-et-sexualite.html

Références

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