Les espaces-temps du monde
Atlas Catalan d’Abraham Cresques
Crédit : Gallica - BnF
Extrait d’une des 6 planches de l’Atlas Catalan d’Abraham Cresques réalisé entre 1375 et 1380 à Majorque. Ces cartes « portulans » (ancêtre des cartes marines) figurent le monde connu de l’époque de l’Atlantique à l’Asie, du Nord de l’Europe à l’Afrique sahélienne. Selon l’imaginaire de l’occident chrétien, le cartographe ajoute au tracé des côtes et des îles un inventaire d’informations issues des récits de voyages de marchands ou missionnaires (dont ceux de Marco Polo), des travaux des savants arabes et juifs ou des astrologues et des références bibliques avec parfois beaucoup de précisions : villes dont les drapeaux marquent l’allégeance politique et la forme des bâtiments la religion -clocher ou minaret- souverains sur leur trône etc). Cette caravane sur la route de la soie, comme sur une autre planche le roi du Mali tendant une pièce d’or à un marchand arabe, rappellent que le monde médiéval est maillé de réseaux de routes maritimes et terrestres à très longue distance où s’échangent des biens matériels et se rencontrent des savoirs et des cultures.
L’ouverture de nouveaux marchés et les conquêtes coloniales du xix e siècle ont suscité un besoin de connaissances sur le monde que la géographie (savante, d’État, scolaire et vulgarisée) a contribué à combler, mais dont l’héritage peut encore peser sur les conceptions du monde et sur la cartographie. La science « charnière » de Paul Vidal de La Blache (1845-1918) étudie les relations entre faits de nature et faits de société, notamment par une approche visuelle directe des milieux humanisés, et elle accorde à la représentation cartographique une place très importante. L’inséparable couple histoire-géographie naturalise et impose la construction nationale, dessine l’ identité et la citoyenneté ; la première a la responsabilité d’incarner ces valeurs dans un récit historique édifiant, la seconde, concrète, utile et instrumentale, dresse l’inventaire hiérarchisé des territoires du monde, de leurs richesses et de leurs peuples. Ces apprentissages de base, déterministes quant au rapport nature/société et centrés sur l’ État national territorial, éludent durablement l’étude des circulations matérielles et immatérielles et nous laissent aujourd’hui démunis pour comprendre un monde contemporain où ces phénomènes se sont brusquement accélérés.
Les grands rythmes de la mondialisation
De la Renaissance au début du xx e siècle, penseurs politiques et géographes dessinent un monde de territoires où, à l’intérieur de ses frontières, chaque souverain assure la sécurité de ses sujets et construit ses rapports avec les autres États dans un équilibre de puissance plus ou moins stable et violent. Les processus de mondialisation qui, dès la projection des Espagnols et des Portugais vers le Nouveau Monde, tissent des réseaux, construisent des circulations régulières et intègrent de nouveaux espaces restent marginaux en termes de connaissances, qu’il s’agisse des acteurs (compagnies de commerce, négociants, aventuriers) ou de ce qu’ils diffusent (capitalisme, nouveaux marchés, conceptions territoriales, urbanistiques, etc.). Au xix e siècle, les colonisations française et anglaise insèrent dans l’économie-monde des sociétés plus nombreuses et plus variées sans que les regards ne changent.
La fin de la seconde guerre mondiale ouvre une période caractérisée par le grand projet régulateur du multilatéralisme, l’érosion progressive du modèle de l’État national territorial et l’extension des réseaux d’échange. Les décolonisations achèvent un vaste mouvement de prolifération étatique. Alors qu’après l’embellie des Trente Glorieuses l’État-providence s’épuise lentement, l’instabilité laisse place aux autorités claniques ou religieuses dans certains nouveaux États. Pourtant, deux conceptions binaires confortent les représentations géostratégiques et simplificatrices du monde, alors même que les interdépendances économiques se manifestent à tous lors des crises économiques (chocs pétroliers ou crise de la dette). Ces modèles Est/Ouest et Nord/Sud sont mis en images par une cartographie de lignes de partage ou de fronts largement diffusée.
Avec la fin de la bipolarité, l’Europe en voie d’intégration régionale n’est plus le centre du monde, la violence internationale se modifie et prolifère aux mains d’acteurs nouveaux, l’intégration politique du monde décline alors que l’intégration économique inégalitaire se renforce. La révolution des communications et de l’information englobe des pans de plus en plus larges de sociétés, renforce le déploiement mondial de la finance et des entreprises et stimule les désirs de mobilité des individus. Si de nouvelles puissances reconfigurent les rapports de force, les firmes globales, des réseaux financiers licites et illicites et toutes sortes d’acteurs prennent une place croissante, donnant au processus de mondialisation une capacité de transformation nouvelle. La puissance change de registre et en partie de mains, l’échec des politiques de développement dans les pays du Sud et la prise de conscience de l’importance des changements climatiques et des menaces environnementales obligent à réfléchir en changeant les échelles de temps et d’espace et à imaginer de nouveaux types de représentations.
Mondialisation, des mots et des images
Au début des années 1980, les économistes commencent à faire usage du mot mondialisation, qui devient central dans toutes les sciences sociales après la fin de la guerre froide. La science politique analyse la « fin des territoires » (Bertrand Badie), les sociologues travaillent sur les « villes mondiales » (Saskia Sassen), la « société en réseaux » (Manuel Castells), l’ « économie d’archipel » (Pierre Veltz) ; les anthropologues sur les « non-lieux » (Marc Augé). Paradoxalement, la densification des échanges économiques, financiers et informationnels semble effacer l’espace et fait croire que ce changement d’échelle signifie la « fin » ou la « mort » de la géographie. Pourtant, la primauté de flux en partie indifférents aux territoires étatiques ne fait pas disparaître la dimension spatiale des phénomènes sociaux, elle différencie les lieux plus que jamais, dans un espace global ubiquiste et réticulaire.
Non seulement la mort annoncée n’a pas eu lieu, mais encore des géographes ont contribué, aux côtés des historiens, des sociologues et des économistes, aux réflexions sur la mondialisation. Olivier Dollfus formule l’expression « système monde » (1984), inscrit ses travaux dans une pratique interdisciplinaire et publie avec Roger Brunet les Mondes nouveaux (1990), organisés par l’archipel mégalopolitain mondial, objet d’une cartographie innovante. Jacques Lévy montre la multiplication des types de distances, variant du degré zéro (l’ubiquité informationnelle) à l’immensité (des lieux exclus de tout processus de mondialisation) dans un monde multimétrique (topologie des réseaux d’échange et topographie des distances euclidiennes). Flux, axes et pôles, façades portuaires, aéroports, hubs, réseaux matériels et immatériels, débits, connexions, nœuds deviennent objets d’études, et la cartographie se transforme en s’essayant à représenter les enchevêtrements de connections et d’échanges.
Depuis les années 1970, le développement de l’imagerie satellitaire permet une saisie globale et précise de la Terre largement diffusée dans tous les usages sociaux et politiques (connaissance, aménagement ou exploitation des territoires, contrôle et surveillance des lieux et des personnes, conditions de la guerre, etc.). Depuis le début des années 2000, les outils en ligne de localisation et de représentation d’itinéraires deviennent objets de consommation courante, centrés sur l’individu et ses mobilités. Les possibilités d’interactivité et d’ajout de couches d’informations en font une ressource cognitive majeure. Malgré tout, le déficit de représentations des flux transnationaux de biens, de personnes et d’informations a tendance à perdurer.
Au même moment, les éditeurs grand public et une partie de la presse proposent une géographie spectacle, exotique et/ou très classique, et les atlas sont à la mode. L’épuisement du paradigme post- vidalien et la dévaluation symbolique de la géographie, qui a culminé durant les années 1970, a affaibli la place de la cartographie, dont le renouvellement a pris trois voies différentes : les méthodes quantitatives et la cartographie d’abord dite automatique, centrée sur le classement typologique ; l’analyse systémique et la modélisation qui s’appuient sur les travaux anglo-saxons et une tradition sociologique française attentive aux liens et solidarités ; le développement de la sémiologie graphique. L’émergence de la mondialisation comme objet d’étude dans les sciences sociales ouvre un champ de questionnement pour les cartographes confrontés à de nouveaux ensembles régionaux ou locaux que l’on ne sait même pas nommer, à des flux entremêlés échappant à toute représentation lisible – sauf à les simplifier considérablement – et à la croissance rapide des gisements de données.
- géographie > Géographie
- Géographie : science sociale qui a pour objet la connaissance de la production et de l’organisation de l’espace. Cet espace sert à la reproduction sociale ; il est différencié et organisé. Géographie politique : étude de la dimension spatiale de l’organisation politique, généralement au sein des États. Géohistoire : étude géographique des processus historiques (diachronique).
- identité > Identité
- Notion ambiguë, plurielle, subjective, souvent instrumentalisée ou manipulée. Aucune identité n’est prédestinée ni naturelle, mieux vaut donc parler de construction identitaire, ou de processus de construction de représentations élaborées par un individu ou un groupe. Ces représentations ne sont ni stables ni permanentes et définissent l’individu ou le groupe à la fois par lui-même, par rapport ou en opposition aux autres, et par les autres. Les individus et les groupes en usent selon leurs intérêts et les contraintes propres à la situation dans laquelle ils se trouvent ; il s’agit donc d’une construction dans l’interaction. Cette combinaison d’appartenances, d’allégeances et de reconnaissance interne et externe est un processus complexe, plus ou moins conscient et contradictoire, toujours dans la combinaison et la recomposition.
- citoyenneté > Citoyen
- Issue de l’Antiquité, la citoyenneté désigne la jouissance des droits civiques et politiques au sein des régimes démocratiques (droit de vote, droit d’éligibilité, exercice des libertés publiques). Accordant des droits et des obligations aux citoyens, elle fonde la légitimité de l’État sur le primat de la souveraineté populaire. La citoyenneté est une composante du lien social, les citoyens formant une communauté politique (théorie du contrat social) à laquelle ils doivent une allégeance prioritaire. Selon les périodes et les pays, elle est refusée à certaines catégories de population : femmes, esclaves, pauvres, analphabètes, militaires, étrangers, mineurs. Le traité de Maastricht (1992) a créé une citoyenneté européenne au sein de l’Union européenne.
- État
- L’État est un système politique centralisé (différent du système féodal), différencié (de la société civile, espace public/privé), institutionnalisé (dépersonnalisation de l’institution), territorialisé (un territoire dont les frontières marquent de manière absolue les limites de sa compétence), qui prétend à la souveraineté (détention du pouvoir ultime) et se doit d’assurer la sécurité de sa population. En droit international public, l’État se définit par une population qui vit sur un territoire borné par des frontières sous l’autorité d’un pouvoir politique (État national territorial).
- circulations > Circulation
- Hommes, marchandises, services, capitaux, informations, idées, valeurs et modèles sont objets de transferts et d’échanges de plus en plus importants. L’augmentation, la diversification et l’accélération des circulations caractérisent les processus actuels de mondialisation. Elles mettent en relation des espaces économiques et sociaux, par l’intermédiaire de réseaux qui, selon leur densité, leur fluidité, leur débit et leur hiérarchie peuvent profondément les différencier. De toutes les circulations, l’information au sens le plus large du terme est celle qui connaît la croissance la plus rapide, alors que celle des hommes est celle qui rencontre le plus d’obstacles.
- mondialisation > Mondialisation
- Le terme mondialisation renvoie à un ensemble de processus multidimensionnels (économiques, culturels, politiques, financiers, sociaux, etc.) qui reconfigurent l’espace mondial. Ces processus ne consistent pas seulement en un changement d’échelle généralisé vers le mondial car ils ne convergent pas nécessairement, ne touchent pas tous les individus et n’ont pas sur eux les mêmes effets. Plus que l’intensification des échanges de tous types, l’internationalisation des économies ou l’essor des connexions, la mondialisation contemporaine désigne les transformations de l’organisation spatiale des relations économiques, politiques, sociales et culturelles.
- guerre froide > Guerre froide
- Période d’affrontement idéologique, géopolitique, économique et culturel entre les États-Unis et l’URSS entre la fin des années 1940 et la fin des années 1980. Le débat reste vif entre historiens quant aux dates précises de son début (révolution bolchevique de 1917 ? 1944 ? 1947 ?) et de sa fin (chute du mur de Berlin en 1989 ou éclatement de l’URSS en 1991 ?). Les deux superpuissances ont constitué autour d’elles deux blocs aux degrés de cohésion variables. Cette bipolarisation du monde a en partie occulté les autres dynamiques politiques, économiques et sociales.
- flux > Flux
- L’augmentation des flux de biens matériels, immatériels, de capitaux et de personnes caractérise les processus de mondialisation en cours. Ces mobilités transfrontalières constituent un phénomène spatial dont les géographes et les cartographes, focalisés sur les territoires, ne se sont préoccupés qu’assez tardivement. Ces flux sont organisés en réseaux plus ou moins denses, non parce que les territoires et les lieux sont semblables et interchangeables mais parce qu’ils sont différents et interdépendants. Ils supposent des infrastructures (câbles sous-marins, oléoducs, gazoducs, routes terrestres, maritimes, fluviales, aériennes) et des activités logistiques (intermodalité des ports, aéroports de fret, entrepôts du e-commerce, hubs informationnels, etc.).
- réticulaire > Réseau
- La géographie classique a toujours survalorisé les surfaces, les territoires, les pays et les terroirs, mais l’analyse des réseaux est maintenant placée au cœur de sa démarche. Ils sont définis comme un espace où la distance est discontinue, et composés de nœuds reliés par des lignes. Ils sont soit matériels (réseaux de transport de personnes, de biens ou d’énergie, câbles informatiques et autoroutes de l’information), soit immatériels. Partiellement dématérialisés (internet par exemple), ils sont le fait aussi bien d’individus que d’organisations. Les philosophes (Gilles Deleuze et Félix Guattari), les sociologues (Manuel Castells), les politistes (James Rosenau) et les économistes utilisent ce concept pour analyser les logiques réticulaires de fonctionnement des individus.
- sémiologie graphique > Sémiologie graphique
- Établie par Jacques Bertin à la fin des années 1960, elle s’appuie sur des moyens et des méthodes qui permettent de transcrire graphiquement des phénomènes. Elle implique l’organisation logique des données, la mise en évidence d’ensembles homogènes et la communication la plus efficace possible du résultat.