L’ouverture de nouveaux marchés et les conquêtes coloniales du xix e siècle ont suscité un besoin de connaissances sur le monde que la géographie (savante, d’État, scolaire et vulgarisée) a contribué à combler, mais dont l’héritage peut encore peser sur les conceptions du monde et sur la cartographie. La science « charnière » de Paul Vidal de La Blache (1845-1918) étudie les relations entre faits de nature et faits de société, notamment par une approche visuelle directe des milieux humanisés, et elle accorde à la représentation cartographique une place très importante. L’inséparable couple histoire-géographie naturalise et impose la construction nationale, dessine l’ identité et la citoyenneté ; la première a la responsabilité d’incarner ces valeurs dans un récit historique édifiant, la seconde, concrète, utile et instrumentale, dresse l’inventaire hiérarchisé des territoires du monde, de leurs richesses et de leurs peuples. Ces apprentissages de base, déterministes quant au rapport nature/société et centrés sur l’ État national territorial, éludent durablement l’étude des circulations matérielles et immatérielles et nous laissent aujourd’hui démunis pour comprendre un monde contemporain où ces phénomènes se sont brusquement accélérés.

Les grands rythmes de la mondialisation

De la Renaissance au début du xx e siècle, penseurs politiques et géographes dessinent un monde de territoires où, à l’intérieur de ses frontières, chaque souverain assure la sécurité de ses sujets et construit ses rapports avec les autres États dans un équilibre de puissance plus ou moins stable et violent. Les processus de mondialisation qui, dès la projection des Espagnols et des Portugais vers le Nouveau Monde, tissent des réseaux, construisent des circulations régulières et intègrent de nouveaux espaces restent marginaux en termes de connaissances, qu’il s’agisse des acteurs (compagnies de commerce, négociants, aventuriers) ou de ce qu’ils diffusent (capitalisme, nouveaux marchés, conceptions territoriales, urbanistiques, etc.). Au xix e siècle, les colonisations française et anglaise insèrent dans l’économie-monde des sociétés plus nombreuses et plus variées sans que les regards ne changent.

La fin de la seconde guerre mondiale ouvre une période caractérisée par le grand projet régulateur du multilatéralisme, l’érosion progressive du modèle de l’État national territorial et l’extension des réseaux d’échange. Les décolonisations achèvent un vaste mouvement de prolifération étatique. Alors qu’après l’embellie des Trente Glorieuses l’État-providence s’épuise lentement, l’instabilité laisse place aux autorités claniques ou religieuses dans certains nouveaux États. Pourtant, deux conceptions binaires confortent les représentations géostratégiques et simplificatrices du monde, alors même que les interdépendances économiques se manifestent à tous lors des crises économiques (chocs pétroliers ou crise de la dette). Ces modèles Est/Ouest et Nord/Sud sont mis en images par une cartographie de lignes de partage ou de fronts largement diffusée.

Avec la fin de la bipolarité, l’Europe en voie d’intégration régionale n’est plus le centre du monde, la violence internationale se modifie et prolifère aux mains d’acteurs nouveaux, l’intégration politique du monde décline alors que l’intégration économique inégalitaire se renforce. La révolution des communications et de l’information englobe des pans de plus en plus larges de sociétés, renforce le déploiement mondial de la finance et des entreprises et stimule les désirs de mobilité des individus. Si de nouvelles puissances reconfigurent les rapports de force, les firmes globales, des réseaux financiers licites et illicites et toutes sortes d’acteurs prennent une place croissante, donnant au processus de mondialisation une capacité de transformation nouvelle. La puissance change de registre et en partie de mains, l’échec des politiques de développement dans les pays du Sud et la prise de conscience de l’importance des changements climatiques et des menaces environnementales obligent à réfléchir en changeant les échelles de temps et d’espace et à imaginer de nouveaux types de représentations.

Mondialisation, des mots et des images

Au début des années 1980, les économistes commencent à faire usage du mot mondialisation, qui devient central dans toutes les sciences sociales après la fin de la guerre froide. La science politique analyse la « fin des territoires » (Bertrand Badie), les sociologues travaillent sur les « villes mondiales » (Saskia Sassen), la « société en réseaux » (Manuel Castells), l’ « économie d’archipel » (Pierre Veltz) ; les anthropologues sur les « non-lieux » (Marc Augé). Paradoxalement, la densification des échanges économiques, financiers et informationnels semble effacer l’espace et fait croire que ce changement d’échelle signifie la « fin » ou la « mort » de la géographie. Pourtant, la primauté de flux en partie indifférents aux territoires étatiques ne fait pas disparaître la dimension spatiale des phénomènes sociaux, elle différencie les lieux plus que jamais, dans un espace global ubiquiste et réticulaire.

Non seulement la mort annoncée n’a pas eu lieu, mais encore des géographes ont contribué, aux côtés des historiens, des sociologues et des économistes, aux réflexions sur la mondialisation. Olivier Dollfus formule l’expression « système monde » (1984), inscrit ses travaux dans une pratique interdisciplinaire et publie avec Roger Brunet les Mondes nouveaux (1990), organisés par l’archipel mégalopolitain mondial, objet d’une cartographie innovante. Jacques Lévy montre la multiplication des types de distances, variant du degré zéro (l’ubiquité informationnelle) à l’immensité (des lieux exclus de tout processus de mondialisation) dans un monde multimétrique (topologie des réseaux d’échange et topographie des distances euclidiennes). Flux, axes et pôles, façades portuaires, aéroports, hubs, réseaux matériels et immatériels, débits, connexions, nœuds deviennent objets d’études, et la cartographie se transforme en s’essayant à représenter les enchevêtrements de connections et d’échanges.

Depuis les années 1970, le développement de l’imagerie satellitaire permet une saisie globale et précise de la Terre largement diffusée dans tous les usages sociaux et politiques (connaissance, aménagement ou exploitation des territoires, contrôle et surveillance des lieux et des personnes, conditions de la guerre, etc.). Depuis le début des années 2000, les outils en ligne de localisation et de représentation d’itinéraires deviennent objets de consommation courante, centrés sur l’individu et ses mobilités. Les possibilités d’interactivité et d’ajout de couches d’informations en font une ressource cognitive majeure. Malgré tout, le déficit de représentations des flux transnationaux de biens, de personnes et d’informations a tendance à perdurer.

Au même moment, les éditeurs grand public et une partie de la presse proposent une géographie spectacle, exotique et/ou très classique, et les atlas sont à la mode. L’épuisement du paradigme post- vidalien et la dévaluation symbolique de la géographie, qui a culminé durant les années 1970, a affaibli la place de la cartographie, dont le renouvellement a pris trois voies différentes : les méthodes quantitatives et la cartographie d’abord dite automatique, centrée sur le classement typologique ; l’analyse systémique et la modélisation qui s’appuient sur les travaux anglo-saxons et une tradition sociologique française attentive aux liens et solidarités ; le développement de la sémiologie graphique. L’émergence de la mondialisation comme objet d’étude dans les sciences sociales ouvre un champ de questionnement pour les cartographes confrontés à de nouveaux ensembles régionaux ou locaux que l’on ne sait même pas nommer, à des flux entremêlés échappant à toute représentation lisible – sauf à les simplifier considérablement – et à la croissance rapide des gisements de données.

Citation

« Les espaces-temps du monde » Espace mondial l'Atlas, 2018, [en ligne], consulté le 15 mars 2021, URL:
https://espace-mondial-atlas.sciencespo.fr/fr/rubrique-introduction/article-0A02-FR-les-espaces-temps-du-monde.html

Références

  1. Brunet Roger et Dollfus Olivier (dir.), Mondes nouveaux, Paris/Montpellier, Belin/Reclus, « Géographie universelle », 2, 1990.
  2. Chavignier Elsa et Lévy Jacques (eds), A Cartographic Turn, Lausanne/Londres, EPFL Press/Routledge, 2016.
  3. Dollfus Olivier, « Le système Monde. Proposition pour une étude de géographie », dans Systèmes et localisations. Actes du Géopoint, Avignon, Groupe Dupont, 1984.
  4. Grataloup Christian, Introduction à la géohistoire, Paris, Armand Colin, 2015.
  5. Grataloup Christian, L’Invention des continents, Paris, Larousse, 2009.
  6. Lévy Jacques (dir.), L’Invention du monde. Une géographie de la mondialisation, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.
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