Résumé

Il n’est plus contesté que les dégradations environnementales et climatiques ont des conséquences migratoires. La multicausalité des déplacements complique autant la qualification de la migration environnementale que la mise en œuvre d’instruments juridiques de protection. La repolitisation de ce type de migration est donc centrale pour pouvoir formuler des politiques publiques adaptées aux plus vulnérables.

En 2018, un rapport de la Banque mondiale estime qu’en raison du changement climatique, d’ici à 2050, plus de 143 millions de personnes pourraient être forcées à se déplacer à l’intérieur de leur pays en Afrique subsaharienne, Asie du Sud et Amérique latine. Cette étude fait écho à l’intérêt croissant, scientifique et politique, pour le lien entre migration et environnement. La multicausalité des déplacements de population complique néanmoins la qualification de la migration environnementale et la mise en œuvre d’instruments juridiques destinés à protéger les personnes déplacées à cause de l’environnement.

Projections de migrations climatiques internes, 2018-2050

Source : Banque mondiale, Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration, 2018

Commentaire : Les migrations climatiques touchent d’abord les pays du Sud ou d’abord les plus pauvres et les plus vulnérables. Le rapport de la Banque mondiale qui sert de source à ce graphique se focalise sur l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne et le sous-continent indien. Selon ces prévisions, les déplacements forcés à l’intérieur de leur propre pays pour des raisons environnementales d’ici 2050 varient de 31 à 145 millions. Selon le scénario de référence, le plus pessimiste, l’Afrique subsaharienne sera la plus touchée avec plus de 3 % de la population des États, soit 71 millions de personnes.

Qualifier la migration environnementale

Les êtres humains se sont toujours déplacés pour des raisons environnementales : pour acquérir de meilleures terres agricoles, pour s’adapter à de nouvelles conditions climatiques ou pour fuir des désastres naturels, tels le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 et le Dust Bowl aux États-Unis durant les années 1930. Ce n’est qu’au cours des années 1980, en parallèle de la politisation et de l’internationalisation des problèmes environnementaux et climatiques, que le débat sur les migrations environnementales s’est intensifié.

Deux écoles se sont opposées : les maximalistes porteurs d’un discours alarmiste annonçant des mouvements migratoires de masse en conséquence de l’aggravement des dégradations environnementales, et les minimalistes considérant l’environnement comme un facteur de migration parmi d’autres. Alors que les premiers, majoritairement spécialistes de l’environnement, annonçaient des millions de « réfugiés environnementaux », les plus sceptiques, principalement des experts des migrations, mettaient en garde contre la dépolitisation des causes de départ et la fragilisation du système de l’asile par l’utilisation de ce terme.

Aujourd’hui, les recherches ont pris en compte la complexité du phénomène pour exposer les changements récents liés à la multiplication d’événements climatiques extrêmes et aux causes structurelles plus profondes liées à l’urbanisation et aux inégalités socio-économiques. Elles montrent les multiples dimensions à considérer : la distance (les migrations environnementales sont bien plus souvent internes qu’internationales), la temporalité (s’agit-il d’un déplacement temporaire ou permanent ? résulte-t-il d’une dégradation lente ou d’un événement ponctuel ?), les conditions du déplacement (est-il forcé ? volontaire ? accompagné ? légal ?). D’où la définition de travail suivante, formulée par l’ Organisation internationale pour les migrations (OIM) : « Les personnes ou groupes de personnes qui, essentiellement pour des raisons liées à un changement environnemental soudain ou progressif influant négativement sur leur vie ou leurs conditions de vie, sont contraintes de quitter leur foyer habituel ou le quittent de leur propre initiative, temporairement ou définitivement, et qui, de ce fait, se déplacent à l’intérieur de leur pays ou en sortent. »

Enjeux de projection et de protection

S’il n’est plus contesté que les dégradations environnementales et climatiques ont des conséquences migratoires, la production de données précises reste délicate. Selon l’ OIM, les prévisions varient entre 25 millions et 1 milliard de migrants environnementaux d’ici à 2050, l’estimation la plus souvent citée étant de 200 millions. Le caractère multifactoriel, l’accès difficile à certaines régions et la dimension potentiellement temporaire de la migration ne facilitent pas le décompte des déplacements passés ni l’exercice de projection. Les données fiables concernent principalement les déplacements survenus à la suite de catastrophes naturelles : selon l’ IDMC (International Displacement Monitoring Centre), en moyenne depuis 2008, les désastres soudains ont provoqué 25,3 millions de déplacements par an.

Personnes déplacées à cause de catastrophes naturelles, 2008-2017

Source : IDMC, www.internal-displacement.org 

Populations déplacées, par type de catastrophes naturelles, 2008-2016

Source : IDMC, www.internal-displacement.org 

Commentaire : Cette carte montre des estimations du nombre de personnes déplacées par pays en raison de catastrophes naturelles entre 2008 et 2017. À l’exception des États-Unis et du Japon, les catastrophes naturelles causent nettement plus de déplacements dans les pays dits « du Sud » et en particulier en Asie : plus de 70 millions en dix ans en Chine, plus de 30 millions sur la même période en Inde et aux Philippines. Ces totaux par pays masquent néanmoins des géographies propres aux trois catastrophes les plus importantes (inondations, tempêtes et séismes).

Aux problèmes de projection s’ajoutent les questions de protection juridique. Alors que les États insulaires du Pacifique pourraient susciter l’apparition des premiers « apatrides du climat », aucun accord juridique international ne protège les droits des migrants environnementaux. Mais certains États ont accordé un droit d’asile temporaire aux victimes de catastrophes naturelles, divers instruments régionaux sur les droits humains contiennent des dispositions touchant aux déplacements environnementaux et l’ initiative Nansen a produit un Agenda de la protection pour les déplacements liés aux désastres, validé par 109 gouvernements.

Il n’existe donc pas de statut juridique officiel de protection du réfugié climatique. Certains travaux ont d’ailleurs démontré l’instrumentalisation politique d’une telle figure. Tout d’abord, les réfugiés climatiques ont été dépeints comme représentant une menace pour la sécurité des pays développés, dans le but d’alerter sur l’urgence climatique. En réponse à cette approche néomalthusienne, un deuxième discours, porté par des ONG et des pays en développement (PED) comme le Bangladesh, a revendiqué les droits fondamentaux de ces « premières victimes du climat ». Un troisième discours a transformé ce statut de victime passive en celui d’un entrepreneur résilient qui migre pour s’adapter. Bien qu’initialement soutenue par la communauté scientifique, cette dernière perspective a ensuite été critiquée comme justifiant des politiques de relocalisation et rejetant la responsabilité sur les plus pauvres. La repolitisation de la question des migrations environnementales est donc centrale pour pouvoir formuler des politiques publiques et créer des outils juridiques à même d’accompagner et de protéger les plus vulnérables.

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