Résumé

L’explication des tensions du monde post-bipolaire par l’appartenance civilisationnelle ou identitaire a contribué à faire oublier les autres causalités et à promouvoir une idée de l’humanité enfermée dans des logiques d’exclusion, de peur et de violence. Plurielle et subjective, l’identité n’est ni naturelle ni stable, mais résulte d’un processus de construction complexe. Les interdépendances, les mobilités, la circulation des idées et des valeurs, l’accès direct de chaque individu à d’autres modèles élargissent aujourd’hui à l’infini l’offre identitaire.

La représentation conventionnelle de la guerre froide est celle de sociétés contenues dans un ordre militaire et idéologique bipolaire rigide et une allégeance exclusive à l’ État. La fin de la bipolarité a contribué à la visibilité de questionnements identitaires qui l’avaient précédée, comme en témoigne par exemple la partition de l’Inde et du Pakistan. La diversité des sociétés en leur sein est de plus en plus fréquemment désignée en termes de cultures, de civilisations, d’ ethnies ou de religions, tandis que l’Autre est enfermé dans une identité exclusive à laquelle sont attribués ses comportements.

Quand s’étiole l’illusion d’une superposition entre identités nationales, politiques et culturelles, l’identité sert de base à des entreprises politiques ou territoriales. Alors que l’effondrement du bloc communiste a laissé un vide analytique pour saisir les conflits mondiaux, la théorie du « choc des civilisations » formulée par Samuel Huntington (1993) est venue proposer une réponse fondée sur l’idée d’une opposition entre huit grandes civilisations, abordées comme autant de blocs monolithiques définis en dernier ressort par la religion, entre lesquelles se définiraient les lignes de partage et d’affrontement des temps à venir. L’explication des tensions du monde post-bipolaire par l’appartenance civilisationnelle (l’Occident et les autres) – en grande partie démentie par les faits – évacue les autres causalités et leurs combinaisons particulières dans le temps et l’espace.

Cette géopolitique culturaliste comme idéologie, comme discours académique, scolaire, médiatique et politique, a rencontré un succès aussi large que dangereux. Massivement diffusé, profondément intériorisé comme une évidence depuis une génération, il a contribué à l’enfermement de l’humanité dans des logiques d’exclusion, de peur et de violence (dont la destruction de l’Autre et le génocide sont les formes paroxysmiques).

Construction complexe des identités

La densification des interdépendances et des mobilités, la circulation des idées et des valeurs, l’accès direct de chaque individu à d’autres modèles élargissent aujourd’hui à l’infini l’offre identitaire. L’homogénéisation des modes de vie des classes moyennes par une consommation de masse produit des tensions entre ouverture et repli, intégration et fragmentation. L’Autre est devenu brusquement plus visible et plus proche, la diversité plus quotidienne, bousculant les repères collectifs et individuels, ouvrant de nouveaux questionnements sur le commun, l’ altérité et l’identité.

Notion ambiguë, plurielle et subjective, l’identité n’est ni naturelle ni stable ; c’est un processus de construction complexe, plastique et ambivalent de définition de et par soi-même, par rapport aux autres et par les autres. Ce cocktail identitaire enchevêtre appartenances linguistiques (plus de 6 000 dans le monde et de plus en plus d’individus polyglottes), religieuses (sauf exception, chaque individu n’a qu’une religion mais beaucoup de personnes n’en ont pas et de nombreux syncrétismes sont irréductibles aux grandes catégories religieuses), nationales, traditionnelles, sociales, et d’autres marqueurs variables ou plus personnels comme l’âge, le genre ou certains engagements.

Hybridations et métissages

Pourtant, la perte de pouvoir symbolique des États-nations, les frustrations et les peurs devant l’aggravation des inégalités sociales provoquent ou encouragent des crispations parfois violentes sur des identités-refuges, exclusives et naturalisées, réduites à un État, à une nation, à une ethnie, à une religion ou à un groupe présenté comme figé. Réécritures de l’histoire, idéologies meurtrières de pureté, assignations identitaires, angoisses millénaristes et obsessions sécuritaires ont un succès croissant, cultivé par les entrepreneurs identitaires et religieux qui les entretiennent et s’en nourrissent.

La diversité est un concept polysémique d’usage variable selon les contextes et les acteurs, du projet de société au masque des inégalités. L’histoire des Amériques à partir du xvi e siècle est le fruit d’un brassage dont la diversité n’a cessé de s’accentuer. Aux États-Unis, « De plusieurs, un seul » est la devise fondatrice d’une nation et d’un État construits par l’ immigration où diversités ethnique, sociale et spatiale se combinent de façon particulière en un melting pot marqué par de profondes inégalités.

Noirs et Hispaniques aux États-Unis, 2010

Source : US Census Bureau, 2010 Census, www.census.gov 

Commentaire : Bien que les deux premières minorités des États-Unis soient présentes sur tout le territoire, l’importance de leur part dans la population des comtés est très variable. Ces différences trouvent en partie leur explication dans l’histoire : la « Grande migration », soit la remontée des Noirs depuis les États du Sud anciennement esclavagistes vers le Nord-Est et le Midwest au cours du xxe siècle, mais aussi dans des effets de proximité (les Hispaniques sont par exemple plus nombreux le long de la frontière avec le Mexique). La troisième carte montre cependant que leur nombre augmente dans l’Est et le centre au cours des dix premières années du xxie siècle.

Principales origines des migrants vers les États-Unis, 1820-2010

Source : US Department of Homeland Security, www.dhs.gov 

Commentaire : Ce graphique montre l’évolution pendant deux siècles de treize des nationalités d’origine qui composent le melting pot des résidents permanents aux États-Unis. Plusieurs vagues migratoires apparaissent, d’abord européenne du milieu du xixe siècle au début du xxe (Allemands, Irlandais, Anglais, Italiens et Russes), puis un élargissement au reste du monde à la fin du xxe siècle (Asie et Amérique latine – les plus nombreux – et Afrique – les moins nombreux).

On retrouve ce slogan dans la devise européenne (« Unité dans la diversité ») et dans la plupart de celles des États du Sud-Est asiatique, qui rassemblent dans les frontières coloniales des populations d’une grande pluralité ethno-religieuse et linguistique. Au Brésil, où la construction nationale s’est faite sur la brésilianité métisse entre Indiens, esclaves africains et colons européens, les populations non blanches sont devenues majoritaires (plus de 40 % de métis). Cette valorisation des hybridations ne protège cependant pas des très fortes inégalités et de la violence des exclusions sociales.

Répartition des principales origines ethniques au Brésil, 2010

Source : Institut brésilien de géographie et de statistiques, www.ibge.gov.br 

Commentaire : La collection de quatre cartes réalisées à partir des données de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE), qui recense les populations en fonction de la couleur de peau (autodéclarée parmi six possibilités), montre non seulement la diversité du peuplement brésilien mais encore l’importance du métissage. Les métis sont la catégorie largement la plus représentée sur le territoire mais particulièrement nombreux dans le Nordeste et en Amazonie, à l’opposé des Blancs plus nombreux au Sud, région d’arrivée de l’immigration européenne, et la plus riche. Les Noirs sont présents dans le Nordeste et dans toutes les parties du Sudeste qui se sont développées grâce à l’esclavage, alors que les Indiens sont surtout en Amazonie.

Migrants européens et asiatiques vers le Brésil, 1819-1939

Source : Alvim, 1998.

Commentaire : Les vagues migratoires qui se sont succédé au Brésil présentent, entre l’indépendance et les dernières années du xixe siècle, de faibles effectifs, surtout constitués de Portugais, d’Italiens et dans une moindre part d’Allemands. Entre la fin du xixe siècle et le début de la seconde guerre mondiale, le nombre des migrants augmente considérablement, et si les trois nationalités précédentes restent les plus importantes, de nouveaux flux migratoires apparaissent, notamment de Japonais (Nissei), surtout au Sud, attirés par les possibilités d’emploi suite à l’abolition tardive de l’esclavage (1888).

La population des États européens résulte de mélanges séculaires, que les spasmes récurrents du nationalisme, de la xénophobie et du racisme ont tenté et tentent encore de nier. En soixante ans, la construction européenne a changé l’échelle de la diversité (23 langues officielles, presque toutes les religions et un grand nombre de traditions nationales, régionales et locales) ; en France, pays d’immigration (voisins, colonies puis monde entier), près du quart des Français ont un ancêtre immigré. La colonisation européenne de l’Afrique et de l’Asie a créé conflits et liens durables dont témoignent les langues, l’orientation des flux migratoires ou la structure des sociétés, comme en Afrique du Sud. Le modèle de citoyenneté à la française relègue l’appartenance linguistique et religieuse dans l’espace privé, alors que le multiculturalisme anglo-saxon permet aux différences de coexister dans un espace public fondé sur le principe de représentation des groupes et de la tolérance – celle-ci trouvant au demeurant ses limites dans un contexte de crispation identitaire. Ne parvenant plus à garantir l’égalité des chances et les possibilités d’intégration, ces deux modèles, écornés, sont aujourd’hui en débat. L’adoption, par de très nombreux acteurs, d’une grille de lecture dans laquelle les mobilités, les interdépendances et la diversité sont des dangers voile la désintégration sociale mondiale, aggrave les frustrations et les peurs et mène à la généralisation de la violence.

Stratégies des acteurs internationauxL’Europe acteur globalStratégies des acteurs internationauxMobilisations identitaires et religieusesretour en haut