Géants du web et médias
Audition de Mark Zukerberg (fondateur de Facebook) devant le Sénat américain, 10 avril 2018
Crédit : C-SPAN
Audition de Mark Zukerberg (fondateur de Facebook) devant le Sénat américain, 10 avril 2018.
Le projet initial d’un Internet décentralisé, démocratique et participatif est mis à mal par sa marchandisation aux mains de FMN géantes dont les sociétés civiles et partiellement les États dénoncent les comportements (fiscaux, salariaux, sociaux, environnementaux et politiques), comme par exemple la collecte par Facebook, à l’insu de ses utilisateurs, de toutes sortes de données personnelles, qui agrégées et traitées sont fournies aux annonceurs qui font sa fortune ou bien à des entreprises susceptibles d’en faire des usages politiques (scandale de Cambridge Analytica lors des élections américaines et britanniques)
Résumé
La convergence des innovations dans l’informatique, les télécommunications et l’audiovisuel a permis l’émergence de firmes globales qui captent la majorité des marchés et contrôlent la société de l’information. Ce contexte constitue pour les entreprises de médias et les journalistes une opportunité et une contrainte. Avec le fact checking, le data journalisme et les réseaux internationaux de rédactions, de nouvelles façons de travailler ont émergé.
La convergence des innovations dans l’informatique, les télécommunications et l’audiovisuel a permis la concentration de secteurs industriels auparavant séparés (équipements, ordinateurs, logiciels, opé- rateurs de télécommunications, fournisseurs d’accès, infrastructures de satellites et de câbles, plateformes de services, producteurs de contenus). Ce bouleversement se prolonge aujourd’hui avec le développement de l’intelligence artificielle, de l’ internet des objets et des big data. L’utopie initiale d’internet puis du web démocratique, participatif et décentralisé, n’a pas résisté à la compétition/coopération entre firmes globales aux levées de fonds et dividendes exceptionnellement élevés, qui captent la majorité des usages et des marchés et contrôlent la société de l’information.
Bénéfices et capitalisation boursière des géants du web, 2017-2018

Commentaire : Selon le magazine économique états-unien Forbes, les diagrammes montrent, pour les sept premiers groupes géants du web, la chronologie des entrées sur le marché (Facebook et les deux firmes chinoises Tencent et Alibaba étant les plus récentes), la spectaculaire croissance de leur capitalisation boursière, et des poids très différents en termes de bénéfices, Apple représentant à elle seule 40 % du total.
La marchandisation de l’internet, amorcée dès les années 1990, s’est rapidement accélérée et place aujourd’hui les géants du web au sommet des classements internationaux. La logique capitalistique de cet oligopole a provoqué la création de réseaux et services concurrents et incompatibles où s’autodétruit la finalité initiale du web. La légende dorée des startup pionnières de la Silicon Valley perd de son lustre face à l’analyse des fondateurs de l’internet, chercheurs, experts, sociétés civiles et ONG, qui dénoncent les comportements de ces firmes en matière fiscale, salariale, sociale, environnementale, de sécurité, de privacité et de copyright.
Au printemps 2018, le scandale provoqué par les agissements de la société de communication stratégique Cambridge Analytica a renforcé les inquiétudes sur l’utilisation par les firmes des données personnelles des internautes (ici, 87 millions d’utilisateurs de Facebook dont les données ont servi à influencer les choix des électeurs à la présidentielle aux États-Unis et lors du vote sur le Brexit au Royaume-Uni). La dissolution de Cambridge Analytica, en mai 2018, la chute de l’action Facebook en bourse, la création de commissions d’enquête parlementaires, les excuses publiques du PDG de Facebook et la suspension de 200 applications ne garantissent en rien des progrès notables dans la gouvernance d’internet. Au même moment toutefois, entrait en application dans l’Union européenne un règlement général sur la protection des données à caractère personnel (RGPD) applicable à toute entreprise et doté d’un pouvoir de sanction important.
Flux mondial et continu de l’information-produit
Depuis les années 1980, une dizaine de chaînes internationales d’information en continu ont vu le jour. Bien qu’elles se distinguent en termes de nombre de langues et d’aires de diffusion, de parts de marché et d’autonomie par rapport aux États, toutes contribuent à diversifier les regards sur le monde. Durant la même période, la dématérialisation a transformé l’information en un bien économique autonome de ses supports. Les produits médiatiques (l’information au sens propre et la publicité), diffusés par les différents types de médias de masse (presse écrite, télévision, radio et web), relèvent d’acteurs et de marchés différents, qui entretiennent des rapports d’interdépendance très complexes et mouvants.
Depuis les années 2000, les entreprises qui contrôlent le trafic du web et des réseaux sociaux (Google, Facebook, Twitter) constituent pour les médias à la fois une opportunité et une contrainte. Si elles permettent une diversification des supports de diffusion, elles pèsent lourdement en aspirant les recettes publicitaires et en hiérarchisant, grâce à leurs algorithmes, l’offre d’information. La délinéarisation des programmes de radio et de télévision, les éditions en ligne de la presse écrite et le développement de l’internet mobile stimulent la diffusion mais accroissent la dépendance. Les contributions des internautes, particulièrement les vidéos diffusées en direct et réalisées à partir de nouvelles applications pour smartphones peu coûteuses et sans médiation, donnent une visibilité mondiale à des événements sociaux de tous types, agrémentés d’interprétations les plus variées.
Dans ce vaste et brusque mouvement de démultiplication des sources où agences de presse et journalistes ne jouent plus les mêmes rôles, les individus restent très inégaux. À l’ouverture et à l’enrichissement inédit d’une minorité de citoyens avertis et critiques s’oppose la vulnérabilité croissante de ceux qui n’ont pas les moyens de trier, de décoder et de vérifier, et la tension s’accroît entre désirs de neutralité et d’ouverture de l’information et volontés de manipulation.
Gouvernance et citoyenneté
Ce contexte modifie le travail des journalistes, confrontés à de multiples contraintes. Aux pressions financières (des propriétaires, actionnaires, annonceurs, plateformes, etc.), à leur précarisation au sein des entreprises de presse, aux menaces et répressions politiques, s’ajoutent la multiplication des fausses nouvelles (fake news, post-vérité), les intoxications et théories du complot. Obligés d’innover, ils pratiquent quotidiennement le décodage et la vérification des faits (le fact checking initié par PolitiFact aux États-Unis en 2007), le data journalisme, le travail collaboratif autofinancé et appuyé par les contributions de lecteurs (crowdfunding) ou bien encore la mutualisation du travail d’investigation au sein de réseaux internationaux de rédactions.
Médias partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), 2018

Commentaire : Cette carte des médias membres du ICIJ montre le caractère mondial de cette communauté de journalistes en réseau (plus de 220 dans 83 pays et territoires et plus de 100 médias), qui, à partir d’enquêtes sur des dizaines de millions de fichiers provenant de fuites (« leaks »), révèle de façon précise, suit et diffuse les modes de fonctionnement et les acteurs de la délinquance financière transnationale.
Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a ainsi révélé les fonctionnements et acteurs de la délinquance financière transnationale (Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, Panama Papers, Paradise Papers).
En dépit de ces efforts, les obstacles à la liberté d’informer et d’être informé comme à la protection de l’information en tant que bien public mondial s’accumulent. Aux États qui censurent, à d’autres qui délèguent aux multinationales de l’internet une souveraineté fonctionnelle de traitement et de contrôle des informations par leurs employés ou leurs robots, s’ajoute l’abandon du principe de neutralité du Net (2017 aux États-Unis), autant d’enjeux de politique et de démocratie à l’échelle du monde.
- internet des objets > Internet
- Interconnexion à l’échelle mondiale de réseaux informatiques locaux permettant d’échanger textes, images, sons, vidéos grâce à un protocole unique (TCP/IP). Inventé aux États-Unis (années 1960) par des chercheurs et militaires, le réseau n’a cessé de croître, de se ramifier et d’innover. Au début des années 1990, les navigateurs rendent internet accessible au grand public. Les connexions à haut débit permettent les transferts de données de plus en plus volumineuses, la multiplication des activités en ligne et le passage d’une logique de stock d’informations à celle de flux continu. Le web 2.0, communautaire et interactif, stimule les échanges entre usagers, modifie les comportements sociaux et les mobilisations en leur donnant une visibilité instantanée. Les États non démocratiques en pratiquent régulièrement la censure. L’internet des objets désigne la connexion entre le réseau et des objets de types variés dits objets connectés.
- big data > Big data
- Ensemble sans cesse alimenté de données numériques, très variées, dont la quantité est tellement considérable que les outils actuellement disponibles ne permettent que partiellement de les traiter. Elles représentent des enjeux scientifiques, commerciaux, de sécurité, de démocratie et de droits humains fondamentaux. Les données sont stockées dans des data centers disséminés sur la planète et traitées par des algorithmes ou suites d’instructions programmées pour résoudre un problème.
- firmes globales > Firme multinationale
- Entreprise ayant réalisé des investissements directs à l’étranger (IDE) lui permettant de posséder des implantations qu’elle contrôle entièrement ou partiellement (des filiales). Les premières datent de la fin du xixe siècle ; elles se sont généralisées au début du xxie siècle. La majorité des IDE se font entre pays industrialisés. Plus que multinationales, ces entreprises sont transnationales et ont tendance, pour les plus importantes, à se transformer en entreprises-réseaux globales.
- réseaux > Réseau
- La géographie classique a toujours survalorisé les surfaces, les territoires, les pays et les terroirs, mais l’analyse des réseaux est maintenant placée au cœur de sa démarche. Ils sont définis comme un espace où la distance est discontinue, et composés de nœuds reliés par des lignes. Ils sont soit matériels (réseaux de transport de personnes, de biens ou d’énergie, câbles informatiques et autoroutes de l’information), soit immatériels. Partiellement dématérialisés (internet par exemple), ils sont le fait aussi bien d’individus que d’organisations. Les philosophes (Gilles Deleuze et Félix Guattari), les sociologues (Manuel Castells), les politistes (James Rosenau) et les économistes utilisent ce concept pour analyser les logiques réticulaires de fonctionnement des individus.
- sociétés civiles > Société civile
- À l’échelle nationale, la société civile désigne une entité sociale distincte de l’État et dépassant les individus et les groupes qui la composent (classes sociales, catégories socioprofessionnelles, générations…). La notion de société civile mondiale est apparue au cours des années 1970 (John Burton, World Society) et désigne l’ensemble des relations sociales construites hors du contrôle de l’État sur la scène internationale par la mobilisation de ressortissants de tous les pays pour revendiquer des régulations infra ou supranationales. L’expression masque toutefois une grande diversité. La notion de société-monde apparaît pendant les années 1990 chez les géographes et désigne le processus le plus englobant de création d’un espace social à l’échelle de la planète.
- données personnelles > Données personnelles
- Toute information relative à une personne physique identifiée ou identifiable, directement ou indirectement : état civil et photographie, adresse postale, téléphone, adresse IP d’ordinateur, dossier médical, données biométriques, déplacements, origine, opinions, etc. Les modes de collecte (depuis des questionnaires jusqu’aux traces laissées par les navigations sur internet ou les réseaux sociaux) et les types d’exploitation (à des fins commerciales, publicitaires, d’influence, de contrôle social étatique, etc.) sont obscurs pour les individus et constituent la base du modèle économique des firmes multinationales du web et des télécommunications. Enjeu de gouvernance mondiale, de démocratie et de liberté individuelle, ces données sont protégées par divers instruments juridiques étatiques ou régionaux qui ont montré leurs insuffisances et tendent à se renforcer (obligation de déclaration, durée de conservation, consentement, sécurisation, capacité à contrôler et sanctionner).
- gouvernance > Gouvernance
- Inspirée de la gestion et de l’entreprenariat, l’expression gouvernance globale renvoie aux institutions formelles et informelles, mécanismes et processus par lesquels s’établissent et se structurent les relations entre États, citoyens, marchés et organisations internationales et non gouvernementales à l’international. Le système de gouvernance globale tend à articuler les intérêts collectifs, à établir des droits et obligations, à arbitrer les différends et à déterminer les modes de régulation appropriés aux objets et acteurs concernés. La gouvernance prend différentes formes : gouvernance multilatérale universelle, gouvernance de club (réservée à certains membres comme le G7/8/20), gouvernance polycentrique (juxtaposition d’instruments de régulation et de gestion à différentes échelles), etc.
- sanction > Sanctions
- Les sanctions, négatives ou positives, désignent la pratique par laquelle un/des État/s ou des organisations internationales mettent en place des mesures coercitives (embargo, retrait d’ambassadeur, interdiction de visa, gel des avoirs bancaires à l’étranger) ou des incitations (aide économique) pour persuader un autre État, ou certains individus en son sein, de mettre un terme à une action en cours, de revenir au statu quo ou d’agir. Elles peuvent exercer leur effet coercitif directement, en visant des dirigeants politiques, ou plus indirectement en favorisant le mécontentement populaire vis-à-vis du régime. Un débat sur leur efficacité oppose ceux qui les considèrent comme un instrument de pression sans engagement militaire à ceux qui soulignent le coût social et humain sur les groupes les plus défavorisés.
- délinéarisation > Délinéarisation
- Face à l’érosion des audiences et des recettes publicitaires qui leur sont liées, les chaînes de télévision encouragent le replay, un mode de consommation des programmes délinéarisé (par opposition à la consommation en direct), effectué à la demande, par internet et qui garantit aux chaînes de nouveaux revenus.
- médiation > Médiation
- Mode de résolution pacifique des différends impliquant le recours à un intermédiaire, le médiateur, afin d’aider les parties en conflit à trouver une issue négociée par des concessions mutuelles. Le médiateur est censé intervenir avec impartialité et en toute indépendance. Réglementée sur le plan international par la Convention de La Haye (1907), la médiation s’est déployée dans le cadre de la Société des Nations (SDN) puis surtout de l’Organisation des Nations unies. La médiation est également pratiquée au sein des États démocratiques afin de résoudre des litiges mineurs (médiation familiale, culturelle, judiciaire, etc.).
- individus > Individu
- L’individu est un acteur social élémentaire dont la place va croissant dans les processus de mondialisation pour de multiples raisons, parmi lesquelles : la circulation accélérée des idées, des valeurs et des informations, la possibilité de construire des réseaux d’échange et de solidarité sans proximité physique, la création de réseaux d’experts internationaux, la lutte pour le respect des droits humains et les demandes de démocratie.
- citoyens > Citoyen
- Issue de l’Antiquité, la citoyenneté désigne la jouissance des droits civiques et politiques au sein des régimes démocratiques (droit de vote, droit d’éligibilité, exercice des libertés publiques). Accordant des droits et des obligations aux citoyens, elle fonde la légitimité de l’État sur le primat de la souveraineté populaire. La citoyenneté est une composante du lien social, les citoyens formant une communauté politique (théorie du contrat social) à laquelle ils doivent une allégeance prioritaire. Selon les périodes et les pays, elle est refusée à certaines catégories de population : femmes, esclaves, pauvres, analphabètes, militaires, étrangers, mineurs. Le traité de Maastricht (1992) a créé une citoyenneté européenne au sein de l’Union européenne.
- bien public mondial > Biens publics mondiaux
- Biens matériels et symboliques dont chacun est dépositaire pour la survie de tous et dont les fonctions sont menacées par le partage souverain (couche d’ozone, diversité biologique, patrimoine culturel de l’humanité, diversité culturelle, connaissances scientifiques, sécurité sanitaire, alimentaire, financière, etc.). Cette notion a été formulée dans le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) de 1999 et largement reprise depuis par de nombreux organismes internationaux. On parlera de « biens de club » quand ces biens sont limités à la gestion et à la consommation d’un nombre réduit de participants.
- démocratie > Démocratie
- Régime politique fondé sur la souveraineté populaire, où la légitimité du pouvoir découle de son acceptation par le peuple. Inspirée du modèle mis en place dans la Grèce antique et du libéralisme promouvant les libertés individuelles, la démocratie est aujourd’hui avant tout représentative et fondée sur un principe d’égalité des citoyens (élections au suffrage universel). Elle est indissociable du respect des droits humains fondamentaux, dont les libertés d’expression, d’association, d’informer, etc. Alors qu’elle s’est progressivement universalisée et tend à devenir la norme, elle ne renvoie pas à un modèle unique car elle dépend toujours du contexte social et culturel de sa mise en place, variable d’un endroit à l’autre et selon les époques.