Résumé

La convergence des innovations dans l’informatique, les télécommunications et l’audiovisuel a permis l’émergence de firmes globales qui captent la majorité des marchés et contrôlent la société de l’information. Ce contexte constitue pour les entreprises de médias et les journalistes une opportunité et une contrainte. Avec le fact checking, le data journalisme et les réseaux internationaux de rédactions, de nouvelles façons de travailler ont émergé.

La convergence des innovations dans l’informatique, les télécommunications et l’audiovisuel a permis la concentration de secteurs industriels auparavant séparés (équipements, ordinateurs, logiciels, opé- rateurs de télécommunications, fournisseurs d’accès, infrastructures de satellites et de câbles, plateformes de services, producteurs de contenus). Ce bouleversement se prolonge aujourd’hui avec le développement de l’intelligence artificielle, de l’ internet des objets et des big data. L’utopie initiale d’internet puis du web démocratique, participatif et décentralisé, n’a pas résisté à la compétition/coopération entre firmes globales aux levées de fonds et dividendes exceptionnellement élevés, qui captent la majorité des usages et des marchés et contrôlent la société de l’information.

Bénéfices et capitalisation boursière des géants du web, 2017-2018

Sources : Forbes, The World’s Biggest Public Companies 2017, www.forbes.com ; ycharts.com

Commentaire : Selon le magazine économique états-unien Forbes, les diagrammes montrent, pour les sept premiers groupes géants du web, la chronologie des entrées sur le marché (Facebook et les deux firmes chinoises Tencent et Alibaba étant les plus récentes), la spectaculaire croissance de leur capitalisation boursière, et des poids très différents en termes de bénéfices, Apple représentant à elle seule 40 % du total.

La marchandisation de l’internet, amorcée dès les années 1990, s’est rapidement accélérée et place aujourd’hui les géants du web au sommet des classements internationaux. La logique capitalistique de cet oligopole a provoqué la création de réseaux et services concurrents et incompatibles où s’autodétruit la finalité initiale du web. La légende dorée des startup pionnières de la Silicon Valley perd de son lustre face à l’analyse des fondateurs de l’internet, chercheurs, experts, sociétés civiles et ONG, qui dénoncent les comportements de ces firmes en matière fiscale, salariale, sociale, environnementale, de sécurité, de privacité et de copyright.

Au printemps 2018, le scandale provoqué par les agissements de la société de communication stratégique Cambridge Analytica a renforcé les inquiétudes sur l’utilisation par les firmes des données personnelles des internautes (ici, 87 millions d’utilisateurs de Facebook dont les données ont servi à influencer les choix des électeurs à la présidentielle aux États-Unis et lors du vote sur le Brexit au Royaume-Uni). La dissolution de Cambridge Analytica, en mai 2018, la chute de l’action Facebook en bourse, la création de commissions d’enquête parlementaires, les excuses publiques du PDG de Facebook et la suspension de 200 applications ne garantissent en rien des progrès notables dans la gouvernance d’internet. Au même moment toutefois, entrait en application dans l’Union européenne un règlement général sur la protection des données à caractère personnel (RGPD) applicable à toute entreprise et doté d’un pouvoir de sanction important.

Flux mondial et continu de l’information-produit

Depuis les années 1980, une dizaine de chaînes internationales d’information en continu ont vu le jour. Bien qu’elles se distinguent en termes de nombre de langues et d’aires de diffusion, de parts de marché et d’autonomie par rapport aux États, toutes contribuent à diversifier les regards sur le monde. Durant la même période, la dématérialisation a transformé l’information en un bien économique autonome de ses supports. Les produits médiatiques (l’information au sens propre et la publicité), diffusés par les différents types de médias de masse (presse écrite, télévision, radio et web), relèvent d’acteurs et de marchés différents, qui entretiennent des rapports d’interdépendance très complexes et mouvants.

Depuis les années 2000, les entreprises qui contrôlent le trafic du web et des réseaux sociaux (Google, Facebook, Twitter) constituent pour les médias à la fois une opportunité et une contrainte. Si elles permettent une diversification des supports de diffusion, elles pèsent lourdement en aspirant les recettes publicitaires et en hiérarchisant, grâce à leurs algorithmes, l’offre d’information. La délinéarisation des programmes de radio et de télévision, les éditions en ligne de la presse écrite et le développement de l’internet mobile stimulent la diffusion mais accroissent la dépendance. Les contributions des internautes, particulièrement les vidéos diffusées en direct et réalisées à partir de nouvelles applications pour smartphones peu coûteuses et sans médiation, donnent une visibilité mondiale à des événements sociaux de tous types, agrémentés d’interprétations les plus variées.

Dans ce vaste et brusque mouvement de démultiplication des sources où agences de presse et journalistes ne jouent plus les mêmes rôles, les individus restent très inégaux. À l’ouverture et à l’enrichissement inédit d’une minorité de citoyens avertis et critiques s’oppose la vulnérabilité croissante de ceux qui n’ont pas les moyens de trier, de décoder et de vérifier, et la tension s’accroît entre désirs de neutralité et d’ouverture de l’information et volontés de manipulation.

Gouvernance et citoyenneté

Ce contexte modifie le travail des journalistes, confrontés à de multiples contraintes. Aux pressions financières (des propriétaires, actionnaires, annonceurs, plateformes, etc.), à leur précarisation au sein des entreprises de presse, aux menaces et répressions politiques, s’ajoutent la multiplication des fausses nouvelles (fake news, post-vérité), les intoxications et théories du complot. Obligés d’innover, ils pratiquent quotidiennement le décodage et la vérification des faits (le fact checking initié par PolitiFact aux États-Unis en 2007), le data journalisme, le travail collaboratif autofinancé et appuyé par les contributions de lecteurs (crowdfunding) ou bien encore la mutualisation du travail d’investigation au sein de réseaux internationaux de rédactions.

Médias partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), 2018

Source : Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), www.icij.org 

Commentaire : Cette carte des médias membres du ICIJ montre le caractère mondial de cette communauté de journalistes en réseau (plus de 220 dans 83 pays et territoires et plus de 100 médias), qui, à partir d’enquêtes sur des dizaines de millions de fichiers provenant de fuites (« leaks »), révèle de façon précise, suit et diffuse les modes de fonctionnement et les acteurs de la délinquance financière transnationale.

Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a ainsi révélé les fonctionnements et acteurs de la délinquance financière transnationale (Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, Panama Papers, Paradise Papers).

En dépit de ces efforts, les obstacles à la liberté d’informer et d’être informé comme à la protection de l’information en tant que bien public mondial s’accumulent. Aux États qui censurent, à d’autres qui délèguent aux multinationales de l’internet une souveraineté fonctionnelle de traitement et de contrôle des informations par leurs employés ou leurs robots, s’ajoute l’abandon du principe de neutralité du Net (2017 aux États-Unis), autant d’enjeux de politique et de démocratie à l’échelle du monde.

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