Résumé

Nécessaires au financement de l’économie, les marchés financiers se sont émancipés du contrôle des États au cours du xxe siècle, pour devenir un lieu globalisé d’enrichissement (parfois frauduleux) hautement spéculatif. Faute d’un cadre de régulation global, l’éclatement de plus en plus fréquent des bulles spéculatives engendre des crises en série, aux conséquences économiques et sociales profondes.

Le rôle essentiel des acteurs financiers (banques, fonds d’investissement, etc.) est de collecter l’épargne des agents économiques (ménages, entreprises, États) pour la réinjecter dans l’économie. Les acteurs économiques émettent des titres de propriété (action) ou de créance (obligation) qui servent à financer les investissements des entreprises, la consommation à crédit, les achats immobiliers des ménages, l’éventuel déficit budgétaire de l’État, etc. En échange, les investisseurs financiers reçoivent des dividendes (prélevés sur les bénéfices des entreprises) et des intérêts, qui sont reversés (en partie) aux épargnants.

De la finance au service de l’économie…

Tous ces acteurs se rencontrent sur un marché primaire où sont émises les actions du capital des entreprises et les créances de dette. Pour revendre ces actifs (actions, obligations, devises, matières premières, ou encore produits dérivés tels les swaps, options, futures, etc., qui permettent aux investisseurs de s’assurer contre des risques de dépréciation de leurs actifs), les investisseurs se tournent ensuite sur le marché secondaire (ou de l’occasion), où se négocient, entre investisseurs financiers, les titres déjà émis. L’ensemble constitue ce que l’on appelle communément les marchés financiers, où se rencontrent, par l’intermédiaire des traders, les acheteurs et les détenteurs de produits financiers et où se fixe leur prix, en fonction de l’offre et de la demande (les bourses) ou, plus rarement, de gré à gré. Plus de 100 000 milliards de dollars (cent fois plus qu’il y a 30 ans) s’échangent chaque année sur les seuls marchés d’actions. Si le marché primaire est indispensable au financement de l’économie, le marché secondaire, où la majeure partie des transactions a lieu, n’existe que pour les besoins propres des acteurs financiers. Pourtant, les crises qui y sévissent à cause de comportements spéculatifs (qui ne sont pas toujours faciles à distinguer d’un investissement « normal ») affectent significativement l’économie réelle.

… à la financiarisation de l’économie

Déjà présentes au Moyen Âge, les bourses d’échange ont commencé à être utilisées aux Pays-Bas pour financer les entreprises (telle la Compagnie néerlandaise des Indes orientales) au xvii e siècle. Le système se généralise lors de la révolution industrielle, et encourage rapidement des comportements spéculatifs de la part des investisseurs. La première crise d’ampleur mondiale se déroule à la suite du krach de la bourse de New York en 1929. D’abord financière puis économique, sociale et politique (Grande Dépression), cette crise pousse le gouvernement Roosevelt à imposer un encadrement strict des activités financières aux États-Unis (dans le cadre du New Deal de 1933-1938) et au niveau international (accords de Bretton Woods de 1944).

La fin du système de Bretton Woods durant les années 1970 (qui amorce l’essor du marché des changes), puis les politiques de libéralisation menées par Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis durant les années 1980 (avant d’être suivis par tous les autres pays) ouvrirent la phase actuelle de dérégulation de la finance, favorisant la montée en puissance des acteurs financiers face aux acteurs économiques. Cette déréglementation, amplifiée par le développement des nouvelles technologies de l’informatique et des télécommunications, a créé un monde financier totalement intégré dans le temps (fonctionnement 24 heures sur 24 et en temps réel des marchés financiers organisés en réseaux) et dans l’ espace (ubiquité globale des capitaux). La complexification des produits financiers dérivés et les progrès informatiques (permettant notamment le trading haute fréquence robotisé) engendrent des bulles spéculatives de plus en plus fréquentes qui, en éclatant, affectent l’ensemble du système financier puis économique : Mexique (1994), Asie (1997-1998), Russie (1998), Argentine (2001), crise des subprimes (2008).

Capitalisation boursière et PIB, 1980-2017

Source : Banque mondiale, www.banquemondiale.org 

Commentaire : La capitalisation boursière représente la valeur des entreprises cotées en bourse. Elle est censée refléter les profits futurs de ces entreprises, tels qu’ils sont anticipés par les acteurs financiers. Les montants indiqués par ces graphiques montrent que la capitalisation boursière est totalement déconnectée de l’économie réelle. Dans le même temps, ces évolutions boursières ont un impact très net sur l’économie réelle, c’est flagrant lors des épisodes de crises et de krachs.

Principales places financières, mars 2018

Source : The Global Financial Centres Index (GFCI 23), mars 2018, www.longfinance.net 

Commentaire : Ce « Global Financial Centres Index » est calculé par deux think tanks (un londonien et un chinois) qui combinent des centaines de sous-indicateurs internationaux et des enquêtes. En plus de l’indice, plutôt peu discriminant, la catégorie (globale/internationale/locale) renseigne davantage sur l’importance des places aux yeux des acteurs financiers : les bourses se concentrent en Amérique du Nord, en Europe et en Asie de l’Est ; Londres, New York, Hong Kong, Singapour et Tokyo en sont les principales.

Dommages économiques et sociaux

Incapables, et pas forcément tous désireux, d’imposer une gouvernance financière à l’échelle globale, mais dépendants des marchés pour leur financement, les États (en particulier ceux en difficultés financières comme la Grèce, l’Italie, les pays du Sud) se voient aujourd’hui imposer des règles définies par les acteurs financiers, dont la préoccupation première est de s’assurer (grâce aux notes attribuées par les agences de notation) que les emprunteurs remboursent leurs dettes.

Dette publique des États, 2017

Source : Fonds Monétaire International (FMI), World Economic Outlook Database, avril 2018

L’ascendant pris par les acteurs financiers sur les acteurs politiques amplifie les conséquences sociales (chômage) et économiques (récession) des crises financières, d’autant que, devenues trop grosses pour faire faillite sans entraîner le système financier tout entier dans leur chute (too big to fail), les banques insolvables sont sauvées par les contribuables via l’État au nom de l’intérêt général. Fonctionnant à toujours plus court terme, les marchés financiers imposent des réductions immédiates des déficits publics alors que les problèmes (notamment ceux liés à l’endettement public) sont souvent structurels et nécessitent des solutions de long terme pour ne pas rompre les équilibres sociaux et économiques qu’assure la redistribution des ressources publiques. En Europe, un cercle vicieux s’est mis en place : l’austérité budgétaire des gouvernements entraîne une récession, laquelle accroît les difficultés des États puisque les recettes fiscales diminuent, ce qui les force à réduire encore plus leurs dépenses. En Grèce, en particulier, les décideurs, focalisés sur l’état des finances publiques, imposent des solutions aux conséquences sociales et politiques profondes (hausse de la pauvreté, montée des partis populistes et radicaux), sans considération des problèmes structurels du pays que sont la faiblesse des institutions et la corruption des élites politiques.

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