Finances en crises
File d'attente devant une banque, Athènes, juin 2015
Crédit : Yiorgos GR / Shutterstock
File d'attente devant une banque, Athènes, juin 2015.
File devant un guichet automatique d’une banque à Athènes en juin 2015 après que le gouvernement grec ait imposé un strict contrôle des capitaux (limites pour les retraits en espères et les transferts vers l’étranger) pour éviter une panique bancaire qui aurait entraîné l’effondrement du système bancaire national.
Résumé
Nécessaires au financement de l’économie, les marchés financiers se sont émancipés du contrôle des États au cours du xxe siècle, pour devenir un lieu globalisé d’enrichissement (parfois frauduleux) hautement spéculatif. Faute d’un cadre de régulation global, l’éclatement de plus en plus fréquent des bulles spéculatives engendre des crises en série, aux conséquences économiques et sociales profondes.
Le rôle essentiel des acteurs financiers (banques, fonds d’investissement, etc.) est de collecter l’épargne des agents économiques (ménages, entreprises, États) pour la réinjecter dans l’économie. Les acteurs économiques émettent des titres de propriété (action) ou de créance (obligation) qui servent à financer les investissements des entreprises, la consommation à crédit, les achats immobiliers des ménages, l’éventuel déficit budgétaire de l’État, etc. En échange, les investisseurs financiers reçoivent des dividendes (prélevés sur les bénéfices des entreprises) et des intérêts, qui sont reversés (en partie) aux épargnants.
De la finance au service de l’économie…
Tous ces acteurs se rencontrent sur un marché primaire où sont émises les actions du capital des entreprises et les créances de dette. Pour revendre ces actifs (actions, obligations, devises, matières premières, ou encore produits dérivés tels les swaps, options, futures, etc., qui permettent aux investisseurs de s’assurer contre des risques de dépréciation de leurs actifs), les investisseurs se tournent ensuite sur le marché secondaire (ou de l’occasion), où se négocient, entre investisseurs financiers, les titres déjà émis. L’ensemble constitue ce que l’on appelle communément les marchés financiers, où se rencontrent, par l’intermédiaire des traders, les acheteurs et les détenteurs de produits financiers et où se fixe leur prix, en fonction de l’offre et de la demande (les bourses) ou, plus rarement, de gré à gré. Plus de 100 000 milliards de dollars (cent fois plus qu’il y a 30 ans) s’échangent chaque année sur les seuls marchés d’actions. Si le marché primaire est indispensable au financement de l’économie, le marché secondaire, où la majeure partie des transactions a lieu, n’existe que pour les besoins propres des acteurs financiers. Pourtant, les crises qui y sévissent à cause de comportements spéculatifs (qui ne sont pas toujours faciles à distinguer d’un investissement « normal ») affectent significativement l’économie réelle.
… à la financiarisation de l’économie
Déjà présentes au Moyen Âge, les bourses d’échange ont commencé à être utilisées aux Pays-Bas pour financer les entreprises (telle la Compagnie néerlandaise des Indes orientales) au xvii e siècle. Le système se généralise lors de la révolution industrielle, et encourage rapidement des comportements spéculatifs de la part des investisseurs. La première crise d’ampleur mondiale se déroule à la suite du krach de la bourse de New York en 1929. D’abord financière puis économique, sociale et politique (Grande Dépression), cette crise pousse le gouvernement Roosevelt à imposer un encadrement strict des activités financières aux États-Unis (dans le cadre du New Deal de 1933-1938) et au niveau international (accords de Bretton Woods de 1944).
La fin du système de Bretton Woods durant les années 1970 (qui amorce l’essor du marché des changes), puis les politiques de libéralisation menées par Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis durant les années 1980 (avant d’être suivis par tous les autres pays) ouvrirent la phase actuelle de dérégulation de la finance, favorisant la montée en puissance des acteurs financiers face aux acteurs économiques. Cette déréglementation, amplifiée par le développement des nouvelles technologies de l’informatique et des télécommunications, a créé un monde financier totalement intégré dans le temps (fonctionnement 24 heures sur 24 et en temps réel des marchés financiers organisés en réseaux) et dans l’ espace (ubiquité globale des capitaux). La complexification des produits financiers dérivés et les progrès informatiques (permettant notamment le trading haute fréquence robotisé) engendrent des bulles spéculatives de plus en plus fréquentes qui, en éclatant, affectent l’ensemble du système financier puis économique : Mexique (1994), Asie (1997-1998), Russie (1998), Argentine (2001), crise des subprimes (2008).
Capitalisation boursière et PIB, 1980-2017

Commentaire : La capitalisation boursière représente la valeur des entreprises cotées en bourse. Elle est censée refléter les profits futurs de ces entreprises, tels qu’ils sont anticipés par les acteurs financiers. Les montants indiqués par ces graphiques montrent que la capitalisation boursière est totalement déconnectée de l’économie réelle. Dans le même temps, ces évolutions boursières ont un impact très net sur l’économie réelle, c’est flagrant lors des épisodes de crises et de krachs.
Principales places financières, mars 2018

Commentaire : Ce « Global Financial Centres Index » est calculé par deux think tanks (un londonien et un chinois) qui combinent des centaines de sous-indicateurs internationaux et des enquêtes. En plus de l’indice, plutôt peu discriminant, la catégorie (globale/internationale/locale) renseigne davantage sur l’importance des places aux yeux des acteurs financiers : les bourses se concentrent en Amérique du Nord, en Europe et en Asie de l’Est ; Londres, New York, Hong Kong, Singapour et Tokyo en sont les principales.
Dommages économiques et sociaux
Incapables, et pas forcément tous désireux, d’imposer une gouvernance financière à l’échelle globale, mais dépendants des marchés pour leur financement, les États (en particulier ceux en difficultés financières comme la Grèce, l’Italie, les pays du Sud) se voient aujourd’hui imposer des règles définies par les acteurs financiers, dont la préoccupation première est de s’assurer (grâce aux notes attribuées par les agences de notation) que les emprunteurs remboursent leurs dettes.
Dette publique des États, 2017

L’ascendant pris par les acteurs financiers sur les acteurs politiques amplifie les conséquences sociales (chômage) et économiques (récession) des crises financières, d’autant que, devenues trop grosses pour faire faillite sans entraîner le système financier tout entier dans leur chute (too big to fail), les banques insolvables sont sauvées par les contribuables via l’État au nom de l’intérêt général. Fonctionnant à toujours plus court terme, les marchés financiers imposent des réductions immédiates des déficits publics alors que les problèmes (notamment ceux liés à l’endettement public) sont souvent structurels et nécessitent des solutions de long terme pour ne pas rompre les équilibres sociaux et économiques qu’assure la redistribution des ressources publiques. En Europe, un cercle vicieux s’est mis en place : l’austérité budgétaire des gouvernements entraîne une récession, laquelle accroît les difficultés des États puisque les recettes fiscales diminuent, ce qui les force à réduire encore plus leurs dépenses. En Grèce, en particulier, les décideurs, focalisés sur l’état des finances publiques, imposent des solutions aux conséquences sociales et politiques profondes (hausse de la pauvreté, montée des partis populistes et radicaux), sans considération des problèmes structurels du pays que sont la faiblesse des institutions et la corruption des élites politiques.
- États > État
- L’État est un système politique centralisé (différent du système féodal), différencié (de la société civile, espace public/privé), institutionnalisé (dépersonnalisation de l’institution), territorialisé (un territoire dont les frontières marquent de manière absolue les limites de sa compétence), qui prétend à la souveraineté (détention du pouvoir ultime) et se doit d’assurer la sécurité de sa population. En droit international public, l’État se définit par une population qui vit sur un territoire borné par des frontières sous l’autorité d’un pouvoir politique (État national territorial).
- New Deal
- Vaste programme politique et économique mis en place entre 1933 et 1938 par le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt pour répondre aux conséquences économiques et sociales de la Grande Dépression qui fit suite à la crise financière de 1929. Il visa en particulier à soutenir les couches les plus pauvres de la population (programme d’assistance sociale d’urgence, loi de protection syndicale, subventions agricoles, etc.), à réguler les marchés financiers (réforme des banques, création d’une autorité de régulation des marchés financiers, etc.) et à redynamiser l’économie étatsunienne. Ce programme posa les bases de l’État-providence aux États-Unis, jusqu’à ce que la vague libérale des années 1980 entame le démantèlement progressif de ses acquis sociaux et économiques.
- libéralisation > Libéralisme
- Issu de la philosophie des Lumières, le libéralisme désigne un corpus de philosophie politique plaçant la préservation des droits individuels au centre de sa conception de la société et de l’ordre politique. En découlent, d’une part, des mécanismes de protection de l’individu face aux risques d’arbitraire étatique, lesquels se traduisent la plupart du temps par la préférence pour un ordre politique démocratique ; d’autre part, l’importance accordée au respect de la propriété privée, dont découle la préférence pour une implication minimale de l’État dans l’économie et son repli sur la sphère régalienne. Derrière ce consensus, il existe de nombreux débats quant au degré d’implication de l’État dans l’économie, la protection des individus ou celle d’un ordre politique et de normes sociales données, qui se traduisent par différentes déclinaisons du libéralisme (courants ordo-libéraux à l’allemande, libertariens ou encore libéraux-conservateurs).
- réseaux > Réseau
- La géographie classique a toujours survalorisé les surfaces, les territoires, les pays et les terroirs, mais l’analyse des réseaux est maintenant placée au cœur de sa démarche. Ils sont définis comme un espace où la distance est discontinue, et composés de nœuds reliés par des lignes. Ils sont soit matériels (réseaux de transport de personnes, de biens ou d’énergie, câbles informatiques et autoroutes de l’information), soit immatériels. Partiellement dématérialisés (internet par exemple), ils sont le fait aussi bien d’individus que d’organisations. Les philosophes (Gilles Deleuze et Félix Guattari), les sociologues (Manuel Castells), les politistes (James Rosenau) et les économistes utilisent ce concept pour analyser les logiques réticulaires de fonctionnement des individus.
- espace > Espace
- Terme aux sens et usages multiples, catégorie bien moins abordée par les philosophes que celle du temps et qui a longtemps constitué une difficulté théorique (non consensuelle) pour les géographes dont ce devrait être l’objet central. Contrairement aux représentations courantes d’une étendue naturelle que rempliraient les sociétés, l’espace est un produit social sans cesse reconstruit par les interactions sociales. Il constitue l’une des dimensions de la vie sociale, à la fois matérielle et culturelle. Parler d’espace social n’augure pas de sa forme, territoriale, réticulaire, ou les deux à la fois.
- gouvernance > Gouvernance
- Inspirée de la gestion et de l’entreprenariat, l’expression gouvernance globale renvoie aux institutions formelles et informelles, mécanismes et processus par lesquels s’établissent et se structurent les relations entre États, citoyens, marchés et organisations internationales et non gouvernementales à l’international. Le système de gouvernance globale tend à articuler les intérêts collectifs, à établir des droits et obligations, à arbitrer les différends et à déterminer les modes de régulation appropriés aux objets et acteurs concernés. La gouvernance prend différentes formes : gouvernance multilatérale universelle, gouvernance de club (réservée à certains membres comme le G7/8/20), gouvernance polycentrique (juxtaposition d’instruments de régulation et de gestion à différentes échelles), etc.
- Sud
- Voir Nord et Sud